Arrêtez de chercher une solution pour faire disparaître les problèmes. Partez de votre difficulté pour construire votre plan d’action.
Quand la solution devient le problème
Dans un précédent article « 36 solutions !« , j’explorais notre obsession collective pour « LA solution » – cette croyance héritée de l’école qu’à chaque problème correspond une bonne réponse qu’il suffirait de trouver. Mais que se passe-t-il quand on observe concrètement comment nous formulons nos intentions d’action ?
Récemment, lors d’un atelier sur la construction de plans d’action, j’ai proposé aux participants un exercice simple : identifier une situation qui leur posait un problème, nommer la difficulté rencontrée, puis formuler leurs questions.
Le constat : toutes les questions cherchaient à faire disparaître le problème.
Des questions qui refusent l’obstacle
Voici quelques exemples (transposés pour préserver la confidentialité) :
- « Comment sensibiliser les collaborateurs à la cybersécurité pour qu’ils adoptent les bonnes pratiques ? »
- « Comment faire en sorte que le nouveau processus de validation budgétaire soit connu et appliqué ? »
- « Comment mobiliser les équipes sur le projet de transformation digitale ? »
À première vue, ce sont des questions légitimes. Mais considérez leur structure implicite :
Comment faire pour que le problème X n’existe plus ?
Le problème ? Le problème existe.
Et il continuera probablement d’exister pendant un moment :
- Les collaborateurs continueront de trouver les protocoles de cybersécurité contraignants;
- Les managers continueront de trouver le nouveau processus chronophage;
- Les équipes continueront d’être surchargées et sceptiques face à « encore un nouveau projet ».
Ne pas prendre en compte cette réalité, c’est se condamner à l’impuissance et à la plainte.
Cette formulation révèle une posture illusoire de contrôle : comme si bien communiquer, bien organiser, bien sensibiliser pouvait supprimer l’incertitude, la résistance ou la complexité inhérente aux projets.
Ce que ça change de partir de la difficulté
Voici ce qui se joue quand on passe d’une logique de suppression à une logique d’accompagnement :
| Sans intégrer la difficulté | En intégrant la difficulté |
| « Si je fais bien ma com, ils vont adhérer » | « Ils ont des raisons de ne pas adhérer, je vais composer avec » |
| Logique : convaincre | Logique : accompagner |
| Je cherche à supprimer les freins | Je construis avec les freins > opportunité |
| Posture de contrôle : « je vais faire en sorte que… » | Posture de facilitateur : « je crée les conditions pour… » |
| Illusion de toute-puissance > contrôler | Lucidité sur mes limites > influencer |
Une méthode : la cascade « Afin de… ayant… »
Face à ce constat, j’ai proposé aux participants un recadrage : partir de leur difficulté pour construire leur plan d’action.
Voici la structure en 4 temps basée sur le cercle doré qu’ils ont utilisée :
1. WHY → Objectif
« Afin de [finalité], ayant [difficulté], je vais viser [objectif] »
Exemple :
« Afin de sensibiliser les collaborateurs à la cybersécurité, ayant des équipes qui trouvent les protocoles contraignants et pensent « ça n’arrive qu’aux autres », je vais viser des prises de conscience ancrées dans des incidents concrets de leur quotidien. »
2. Objectif → HOW
« Afin d’atteindre [objectif précédent], je vais mettre en œuvre [processus] »
Exemple :
« Afin d’ancrer les prises de conscience dans le quotidien, je vais mettre en œuvre des ateliers d’analyse d’incidents réels vécus dans l’entreprise. »
3. HOW → WHAT
« Afin de mettre en œuvre [processus précédent], je vais faire [action globale] »
Exemple :
« Afin d’organiser ces ateliers, je vais co-construire avec trois équipes pilotes un format d’1h par trimestre. »
4. WHAT → PPPPP (Premier Plus Petit Pas Possible)
« Pour cela, je vais commencer par [action immédiate] »
Exemple :
« Pour cela, je vais commencer par envoyer un mail à trois managers pour proposer un premier atelier test. »
Ce qui s’est passé (et ce que ça révèle)
Malgré la consigne : « Intégrez explicitement votre difficulté dans votre intention », un seul participant l’a vraiment fait.
Les autres, tout en intégrant la difficulté dans leurs réflexion, sont restés sur des formulations du type :
« Je veux obtenir un document de qualité dans les temps »
…sans mentionner « alors que je ne peux ni gérer les priorités de cette personne ni évaluer sa capacité à faire ».
C’est normal. On n’a pas l’habitude de formuler les situations de cette manière
Nous avons été éduqués à :
- Identifier le problème
- Chercher LA solution
- L’appliquer
Pas à :
- Reconnaître que le problème existe et persistera
- Clarifier notre intention en tenant compte de cette réalité
- Construire un chemin avec cette contrainte
Cela demande de l’entraînement.
Pourquoi c’est si difficile ?
Intégrer la difficulté dans l’intention, c’est :
- Renoncer à la toute-puissance : « Je ne peux pas tout contrôler »
- Sortir du fantasme de maîtrise : « Ma solution ne supprimera pas magiquement les résistances »
- Accepter l’incomplétude : « Ma solution ne sera pas parfaite »
- Composer avec l’altérité : « L’autre a ses propres priorités, et c’est légitime »
Bref, c’est sortir de la logique scolaire du « problème = une bonne réponse : LA solution »
pour entrer dans la logique systémique du « problème = un espace d’exploration : 36 solutions ».
Invitation à l’entraînement
La prochaine fois que vous formulez un plan d’action, essayez ceci :
- Repérez votre question « suppression »
« Comment faire pour que X n’existe plus ? » - Reformulez-la en intégrant la difficulté
« Afin de [finalité], ayant [difficulté], je vais viser [objectif] » - Déroulez la cascade
WHY → Objectif → HOW → WHAT → PPPPP
Vous verrez : cela change radicalement votre rapport à l’action. Non pas en supprimant les problèmes, mais en vous permettant d’agir malgré et avec eux.
Verbatim d’une participante :
« j’étais coincée face à mon problème, sans solution, ça m’a amené à faire un pas de côté et identifier une direction à laquelle je ne pensais pas ! »
Parce qu’au fond, le problème n’est pas le problème.
Notre problème, c’est de vouloir qu’il n’y ait pas de problème.
Note méthodologique
L’idée de travailler AVEC la contrainte plutôt que de chercher à la supprimer n’est pas nouvelle.
- François Balta, dans son Approche Systémique Coopérative (ASC), insiste depuis longtemps sur cette nécessité.
- Eliyahu Goldratt, avec sa « Theory of Constraints« , avait déjà posé ce principe dans le monde industriel.
- Le Design Thinking en fait le moteur de la « question paradoxale » : « Comment faire pour… alors que… » (voir aussi Design Thinking et Carré Magique Systémique : une même posture !)
Ce que je propose ici, c’est de transformer ce principe en protocole actionnable : une formulation en cascade qui conduit à intégrer explicitement la difficulté dans l’intention.
La cascade « Afin de… ayant… » offre un outil de formulation immédiatement utilisable en atelier, en coaching ou en préparation d’action.
La démarche peut correspondre à l’inversion de la logique de contrôle évoquée par Wittezaele/Nardone (« Une logique des troubles mentaux ») et aux recadrage des Ultra-solutions de Paul Watzlawick (« Comment réussir à échouer : trouver l’ultrasolution« ).
Cela peut aussi faire écho à la question souvent précieuse :
« si malgré tous vos efforts, le problème ne devait jamais disparaître, que feriez-vous de différent ?«
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