De la tentative de solution à l’action qui relie

Dany Gerbinet a proposé un webinaire, Palo Alto et la crise écologique, du sentiment d’impuissance à l’action stratégique.
Une question au centre : les outils d’interventionqui ont fait leurs preuves sur des systèmes cliniques, tentatives de solution, recadrage, changement de niveau 2, peuvent-ils s’appliquer à un système aussi vaste qu’une crise planétaire ?
Cette lettre ouverte prolonge la réflexion que son intervention a déclenchée chez moi.


Cher Dany, merci pour ce webinaire.

J’ai trouvé très fécond le choix même de regarder la crise écologique avec Bateson et Palo Alto.
Remettre au centre les relations, les boucles, les rétroactions et les effets de nos propres tentatives d’action me paraît précieux face à une crise que nous continuons souvent à découper en problèmes séparés quand nous ne l’ignorons pas purement et simplement.

Il y a là quelque chose de profondément batesonien : retrouver « la structure qui relie ».
Et une conviction que je partage avec toi : face aux crises écologiques, sociales ou organisationnelles, la pensée systémique n’est plus seulement un cadre intellectuel intéressant. Elle devient une manière indispensable d’éviter les simplifications qui fabriquent ensuite leurs propres impasses.

J’ai trouvé très pertinente la lecture par les tentatives de solution.
La grille proposée par Fisch, Watzlawick et Weakland, nier le problème, poursuivre une ultra-solution, ou produire davantage de changements de niveau 1 sans modifier les règles du jeu, fonctionne sur nombre de réponses à la crise écologique : climatoscepticisme, techno-solutionnisme, croissance verte, substitution d’une technologie à une autre, etc.

Et ton souci de ne pas t’arrêter au diagnostic, mais de déboucher non seulement sur l’action, mais une action qui relie, me semble cohérente et indispensable.

C’est à cet endroit que ton intervention m’a donné envie de poursuivre la réflexion.

Je me demande jusqu’où les outils développés dans la tradition stratégique de Palo Alto peuvent être transposés à des phénomènes sociaux de très grande échelle. Ce qui fonctionne dans des systèmes relationnels relativement circonscrits, identifier une boucle, repérer une tentative de solution, introduire un recadrage ou une perturbation, devient plus délicat lorsqu’on parle d’une crise écologique qui engage des institutions, des infrastructures, des intérêts économiques, des rapports de pouvoir, des temporalités longues et des interactions innombrables.

En recherchant les facteurs d’« homéostasie », on retrouve assez vite des explications comme la peur du changement, le réductionnisme des gouvernants, la logique du but conscient ou le fait que les problèmes seraient mal posés.
Ces dimensions existent sans doute, mais elles me semblent insuffisantes pour rendre compte de ce qui se joue à cette échelle.

C’est là que j’ai envie de continuer à relier Palo Alto à d’autres traditions.

La System Dynamics de Forrester, Meadows ou Sterman regarde moins ce que les acteurs « refusent » de changer que la manière dont des stocks, des flux, des délais, des boucles de rétroaction, des règles et des incitations produisent une certaine persistance, parfois malgré les intentions des acteurs.

Les théories de la complexité, puis les travaux de Ralph Stacey, déplacent encore la question : les formes sociales ne sont pas seulement maintenues par des mécanismes de régulation, elles émergent en permanence d’interactions locales dont personne ne maîtrise globalement les conséquences. L’incertitude n’est alors plus seulement un manque d’information qu’il faudrait réduire avant d’agir ; elle fait partie de la situation.

Et la lecture sociologique et politique me paraît difficilement contournable.
Qui dépend de quoi ? Qui bénéficie de certaines configurations ? Qui en supporte les coûts ? Qui peut réellement modifier les règles ? Quelles représentations rendent certaines réponses évidentes et d’autres presque impensables ? Quelles structures, quels actants contribuent à maintenir certains processus ?

C’est aussi là que les récits et l’idéologie me semblent apporter un complément nécessaire.
Une tentative de solution n’est pas seulement quelque chose que des acteurs s’obstinent à répéter. Elle peut être ce qu’il leur est structurellement, socialement et narrativement beaucoup moins coûteux, voire indiscutable de continuer à faire.

La « croissance verte », par exemple, peut se lire comme un changement de niveau 1. Mais pourquoi cette solution est-elle tellement plus disponible politiquement que d’autres ? Quelles institutions, quelles dépendances économiques, quelles représentations du progrès ou de la réussite rendent cette réponse particulièrement plausible ?

Il y a ensuite un paradoxe intéressant : si nous voulons rester fidèles à Watzlawick, Weakland et Fisch, il convient d’éviter de fabriquer à notre tour une nouvelle ultra-solution, y compris une ultra-solution « systémique ».

Peut-être que l’action, à cette échelle, consiste moins à trouver le bon levier qu’à travailler sur les conditions d’émergence de nouvelles manières de voir, de juger et d’agir.

Je relie cette idée avec le dialogue épistémique. Souvent utilisé aujourd’hui autour de croyances très constituées, complotisme, Terre plate, etc., il pourrait devenir quelque chose de plus large : une pratique d’enquête qui aide à examiner comment nous savons ce que nous croyons savoir, quelles hypothèses nous faisons, ce qui pourrait nous faire changer d’avis, ce que nos catégories rendent visible ou invisible.

Appliqué à la crise écologique, cela pourrait consister moins à convaincre qu’à introduire dans les conversations davantage de boucles, de temporalités, d’effets indirects, de contradictions, d’interdépendances et de pluralité de points de vue.

On pourrait même imaginer, parmi d’autres dispositifs, peut-être en relais de ta brocante :), des « cafés épistémiques » :
des espaces où l’enjeu ne serait pas de débattre pour avoir raison, mais d’examiner collectivement les présupposés, les cadrages, les effets négligés, les points aveugles, et les conditions dans lesquelles nous réviserions notre jugement.

Non pas diffuser « la bonne pensée complexe », ce qui deviendrait vite une nouvelle idéologie, mais développer une capacité collective de discernement.

On rejoint alors la phronèsis : le jugement situé, la capacité à agir dans une situation singulière sans prétendre disposer d’une règle générale qui déterminerait à l’avance ce qu’il faut faire.

L’action prendrait alors une forme plus expérimentale : tenter, observer ce que cela produit, reprendre l’enquête, modifier le cadrage, tenter autrement.

Prolonger l’invitation de Bateson à relier : les niveaux d’analyse, mais aussi les traditions, Palo Alto, System Dynamics, complexité, sociologie, pratiques d’enquête. Travailler aux conditions dans lesquelles des actions collectives peuvent émerger.

Ta brocante en est peut-être une amorce… Elle peut soutenir une brocante d’idées 🙂

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