Preuve d’incompétence… ou posture narrative ?

« Je n’ai pas fait régler mes séances. »

Quelques mots. Un récit. Suffisant pour formuler une hypothèse de posture narrative.


Voici ce qu’apporte une thérapeute en supervision :

« Je n’ai pas fait régler la première et la deuxième séance à mon client comme c’était prévu. Je ne me sens pas ok avec ça. Je ne me vois pas revenir en arrière et je ne sais pas comment faire pour la suite. »

À partir de ce récit, une hypothèse peut émerger celle d’une posture narrative de l’Imposteur.

Une hypothèse de posture narrative décrit une manière particulière de raconter une situation. Ici,  le problème est attribué à soi, la faute semble personnelle, la solution paraît hors de portée. 

Ce n’est ni un diagnostic psychologique, ni l’identification d’un trait de personnalité ou un jugement sur la personne. Une posture décrit une relation à une situation spécifique. Elle ne définit pas la personne.

L’hypothèse n’a pas besoin d’être « vraie » pour être utile. Elle sert à ouvrir une exploration conjointe.

Les postures narratives sont un outil, pas une démarche. Elles s’inscrivent dans le contexte de l’exploration par le Carré Magique Systémique (CMS), qui cadre leur usage.

La posture de l’Imposteur

Dans cette posture, un incident ponctuel devient la preuve d’une insuffisance plus profonde. Un récit se construit en reliant des événements pour leur donner un sens.

Le récit implicite peut être :

« Une professionnelle compétente saurait faire cela. Si je n’y arrive pas, c’est que je ne suis pas à la hauteur. »

La difficulté ne porte plus seulement sur la question du paiement. Elle menace la légitimité professionnelle.

L’Imposteur ne ment pas. Il rumine.

Depuis cette posture, la personne est centrée sur le regard qu’elle porte sur elle-même, ou qu’elle redoute des autres. Elle s’auto-évalue à l’aune d’un idéal professionnel qu’elle n’atteint pas.

Ici : « Je devrais être professionnelle » se heurte à « Je ne suis pas à la hauteur de l’image idéalisée. »

Une boucle de renforcement du problème se met alors en place :

  • le malaise conduit à éviter la discussion,
  • l’évitement entretient le problème,
  • le problème confirme le doute.

L’action se paralyse.

Ce que révèle le malaise

Le travail ne consiste pas à convaincre la personne qu’elle a tort de douter, à tenter de la rassurer.

Il passe par écouter ce que son inconfort raconte pour ensuite déplacer le récit.

D’abord les faits :

« Je n’ai pas fait régler les séances. »

Puis l’expérience subjective, l’information sur ce qui se joue :

« Je ne me sens pas ok avec ça. »

En explorant, le malaise peut être entendu comme l’expression d’une tension entre deux intentions également importantes :

  • poser un cadre professionnel clair,
  • préserver la relation de confiance.

La difficulté n’est plus interprétée comme une preuve d’incompétence, mais comme une tension ordinaire du métier. Nommer la tension, c’est déjà sortir de la posture Imposteur.

Le déplacement vers le Coopérateur

La posture du Coopérateur ne nie ni la tension ni l’incertitude.
Elle modifie la façon de se situer dans la relation.

Le problème n’est plus :

« Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? »

Il devient :

« Comment prendre ma part de responsabilité tout en tenant compte de la relation et du contexte ? »

Le récit peut alors évoluer :

« Poser clairement les conditions de règlement fait partie de mon rôle.
Cela clarifie la relation et permet à chacun de prendre sa place. »

Le pouvoir d’agir revient non parce que toute difficulté disparaît, mais parce que la situation cesse d’être vécue comme la confirmation d’un manque personnel.

Une dynamique universelle

Cette logique dépasse largement le cadre de cette situation spécifique.

Elle apparaît lorsqu’un coach hésite à poser ses conditions, lorsqu’un consultant n’ose pas recadrer une mission, lorsqu’un manager évite un désaccord ou lorsqu’un indépendant sous-facture par crainte d’abîmer la relation etc.

Dans chacun de ces cas, ce qui semble être une preuve d’incompétence peut être relu comme un récit construit depuis une posture narrative particulière.

Ce que cet article laisse ouvert

Plusieurs questions légitimes peuvent émerger.

Cette posture décrit-elle la façon dont cette personne raconte cette situation, ou pointe-t-elle quelque chose de plus récurrent ? La posture de l’Imposteur n’est-elle pas simplement une autre façon de nommer le syndrome de l’imposteur ? Nommer une posture ne risque-t-il pas de faire exactement ce qu’on cherche à éviter, coller une étiquette sur la personne ? Formuler une hypothèse de posture, n’est-ce pas déjà orienter la personne vers une lecture particulière de sa situation ? Et ce déplacement narratif, en quoi se distingue-t-il d’un recadrage cognitif ordinaire ? 

Ces questions ne sont pas esquivées par le modèle. Elles sont travaillées sur le plan épistémologique, sociologique et pratique. Ce n’est pas le lieu pour un article d’illustration de les traiter.

C’est l’un des objets de la MasterClass que de se donner le temps d’y répondre.

Ce que permettent les postures narratives

Les postures narratives ne classent pas les personnes.

Elles offrent une manière de décoder les récits qui enferment et d’ouvrir des récits plus soutenants.

Reconnaître ces récits ne suffit pas. Encore faut-il savoir comment les faire bouger.

L’enjeu n’est pas de devenir parfait, mais de retrouver une marge de manœuvre dans une situation bloquée.

C’est ce que nous explorons dans la MasterClass « Transformer les récits qui enferment ».

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.