Pour gagner les défenseurs aussi doivent marquer

Petite exploration d’une hypothèse narrative

Au lendemain de la demi-finale France-Espagne de juillet 2026, m’est venue une idée de narratif :

Pour être champion du monde, dans une équipe, les défenseurs aussi doivent marquer.

Ça m’a donné envie de vérifier : depuis 1970, combien d’équipes championnes du monde ont vu au moins un défenseur marquer pendant leur parcours ?

Je pensais trouver quelques exemples célèbres.

  • Carlos Alberto en finale en 1970.
  • Lilian Thuram et son improbable doublé en demi-finale en 1998.
  • Carles Puyol contre l’Allemagne en 2010.
  • Benjamin Pavard, Raphaël Varane et Samuel Umtiti en 2018.

Les données ont confirmé mon intuition : sur les quatorze champions du monde depuis 1970, treize ont eu au moins un défenseur buteur pendant leur parcours.

Une seule exception : l’Italie de 1982.

J’ai élargi la recherche aux 56 équipes parvenues en demi-finale depuis 1970. Environ deux sur trois ont compté au moins un défenseur buteur. Chez les champions, la proportion monte donc  à treize sur quatorze.

Cette différence ne démontre aucune causalité. Elle donne du crédit à l’hypothèse : dans les équipes qui vont jusqu’au bout, la possibilité de devenir décisif semble particulièrement peu fermée par la spécialisation des rôles.

Le résultat apporte aussi une nuance importante : les défenseurs qui marquent ne distinguent pas mécaniquement les bonnes équipes des autres. Beaucoup de demi-finalistes en ont bénéficié. Ce qui frappe est leur présence presque constante chez ceux qui remportent finalement la compétition.

Sans l’hypothèse initiale de récit, je n’aurais probablement jamais eu l’idée d’aller regarder cette statistique.

Les récits ne remplacent pas les données, mais ils peuvent orienter le regard vers des données auxquelles personne ne pensait.

Poursuivons l’hypothèse (un récit ouvre des options, il ne décrit pas la réalité).

Une équipe peut se raconter que le salut viendra de ses attaquants. Ils sont tellement brillants, ce sont eux qui feront la différence.

France 2026 : des attaquants au-dessus du lot, un récit implicite qui se focalise autour d’eux. Et quand le canal se bloque (la faute de Digne, la sortie de Saliba), personne d’autre ne se sent autorisé à devenir décisif. Pas un manque de talent chez les défenseurs, une narration inenvisagée.

Miser sur ses meilleurs éléments est aussi un choix d’entraîneur, pas un récit qui s’impose tout seul à l’équipe. Deschamps construit sciemment autour de Mbappé, Dembélé et les autres. À quel moment le choix tactique devient récit limitant plutôt que stratégie payante ? Edgar Morin nous invite à considérer que choix structurels et récits se co-construisent mutuellement.

Alternativement, une autre équipe peut se raconter que le salut viendra de sa capacité à se dépasser, individuellement et collectivement. Les attaquants restent les premiers concernés. Mais si le scénario prévu ne fonctionne plus, chacun se sent légitime pour devenir décisif.

Lilian Thuram n’est pas devenu attaquant en juillet 1998.

Pareil pour Samuel Umtiti.

Je me dis que le récit intériorisé par ces joueurs les autorisait, voire les poussait à faire basculer le match. 

C’est cette idée qui m’intéresse. Il ne s’agit pas de “plan B”. Aucun “plan B” ne peut anticiper la dynamique d’une rencontre : les cartons, les blessures, les décisions d’arbitrage…

Il s’agit plutôt d’un collectif qui s’autorise plusieurs façons de gagner.

Avec l’ASRO, je travaille le soutien de la robustesse à partir des récits. 

Ainsi, un récit invite à regarder certains faits plutôt que d’autres, à tenter certaines actions plutôt que d’autres.

On peut trouver dans les organisations des analogies à notre histoire :

« Les commerciaux vendent. » « Les RH recrutent. » « Les managers motivent. »

Ces phrases définissent des rôles. Elles distribuent aussi les possibilités d’agir.

Quand la situation se bloque, les autres acteurs considèrent que la solution relève d’abord de ceux dont c’est le métier.

Les équipes les plus robustes racontent peut-être une autre histoire.

Chacun conserve son rôle et personne ne délègue entièrement l’issue de la situation aux autres.

La co-responsabilité ne consiste pas à tout faire.

Elle consiste à ne pas considérer que la solution appartient exclusivement à quelqu’un d’autre.

Finalement, les buts des défenseurs ne parlent peut-être pas seulement des défenseurs. 

Ils disent quelque chose des récits qui circulent dans les équipes. 

P.S.
Hier, 18 juillet, un collectif français (que je ne peux pas qualifier d’équipe) a inscrit quatre buts contre l’Angleterre. Quatre buts marqués par des attaquants. En face, l’Angleterre a inscrit six buts. Le premier est marqué par un milieu défensif, le deuxième par un défenseur central.
Bon, ce n’était pas LA finale…

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