Julia de Funès (*) est-elle le padel de la philosophie ?

Une caricature assumée, dans la tradition française de la satire, sur la philosophie médiatique.

Ce texte vise un phénomène. Julia de Funès en est l’exemple le plus commode.

La satire française a une longue histoire. Molière faisait déjà du bourgeois, du médecin ou du dévot des figures grossies pour mieux mettre en lumière certains travers. Plus près de nous, Louis de Funès a porté à l’écran des personnages devenus archétypaux : le petit chef, le notable crispé, l’autoritaire ridicule.

La caricature n’a pas pour vocation d’être juste au sens académique. Elle accentue certains traits pour faire apparaître un phénomène.

Le phénomène visé ici est celui d’une philosophie médiatique qui donne parfois le sentiment que l’on peut goûter aux effets de la pensée sans en traverser toutes les exigences.

(*) Si par chance, vous ne connaissez pas Julia de Funès, vous pouvez découvrir son travail dans l’Express, par exemple sa récente chronique sur le padel comme « triomphe de la facilité ».

« Julia de Funès est devenue à la philosophie ce que le padel est au tennis. »

La formule peut sembler excessive quant au padel. Elle est pourtant éclairante.

Pendant longtemps, philosopher supposait une certaine endurance.
Il fallait accepter la lenteur, la contradiction, l’inconfort de ne pas conclure trop vite. Comme au tennis, il s’agissait de tenir l’échange, de travailler la précision, de consentir à l’effort.

Puis sont apparues les Julia de Funès.

Avec elles, la philosophie devient plus accessible, plus ludique, plus médiatique. Les concepts circulent rapidement. Les idées rebondissent agréablement sur les parois des plateaux télé. Le spectateur a le sentiment flatteur de penser, sans avoir à affronter la difficulté réelle de la pensée.

Comme le Padel, le dispositif est ingénieux. Il réduit les exigences techniques tout en procurant les sensations de la pratique authentique. On peut ainsi goûter au prestige de la philosophie sans avoir à lire Hegel, Kant ou Spinoza autrement qu’en citations soigneusement sélectionnées.

Le problème n’est pas que Julia de Funès simplifie. Toute vulgarisation simplifie.

Le problème est qu’elle entretient l’illusion que la philosophie consiste à transformer des banalités raisonnables en révélations conceptuelles.

« Il faut redonner du sens au travail. »
« La liberté intérieure est essentielle. »
« Le bonheur ne se réduit pas à la performance. »

Ces énoncés ne sont pas faux. Monsieur Homais se délecte à les reprendre dans les fins de repas dominicaux.

Comme le padel, la philosophie version Julia de Funès favorise la convivialité, l’accessibilité et le sentiment de compétence immédiate. Chacun peut repartir convaincu d’avoir touché à l’essentiel.

A force de rendre la pensée facile, on risque d’oublier que philosopher consiste précisément à compliquer ce qui semblait aller de soi.

Le succès de Julia de Funès n’est peut-être pas un accident médiatique. Il révèle une aspiration contemporaine à une philosophie sans aspérités, stimulante mais non déstabilisante, profonde en apparence, rassurante au fond.

On aurait tort de lui en vouloir personnellement.

Comme le padel, Julia de Funès répond à une demande.
A vous de choisir avec qui vous voulez jouer…

— Et toi, tu fais quoi d’autre que critiquer confortablement une cible facile ?
pourrait me rétorquer le lecteur exigeant.
A quoi je lui répondrais qu’il a on ne peut plus raison.

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