La “systémique” un outil ?

Dans la séance de juillet 2023 du meetup gratuit “un regard systémique sur l’entreprise” (1), Laetitia Thernier et Rémi Beslot nous invitaient à “NE SURTOUT PAS FAIRE CE QU’ON NOUS DEMANDE”, sous-entendu : en tant qu’agent du changement.

Une session de retours d’expérience

Lors d’une conférence en 4 temps, ponctuée par des moments d’échanges en sous-groupes, le duo a partagé le regard systémique porté sur différentes situations d’accompagnements dans le cadre de transformations dites “Agile”…

Rencontrez-vous ces difficultés ?

La session a commencé par un sondage sur les types de difficultés rencontrées lors des accompagnements :

“Dans un contexte d’accompagnement au changement, avez-vous été confronté à ce genre de situation :”

  1. Ça à l’air de marcher, puis ça se grippe voir retour à la case départ
  2. Je tente plein de trucs, mais ça ne marche toujours pas
  3. Je ne sais pas à quel niveau intervenir, qui inclure dans la problématique
Sondage sur les situations

Si la plupart des participant(e)s se reconnaissent dans les deux premières situations, ils sont moins nombreux à se questionner sur le niveau d’intervention et les parties prenantes. Et vous ?

Comme vous avez le sommaire de leur présentation plus haut, vous pouvez vous amuser à relier quel REX correspond à quel type de difficulté 🙂

Des questions plutôt que des réponses

Expressions souvent entendues dans les débuts de formation, et même dans les échanges d’avant-vente avec les personnes en charge des formations :

“On veut du pratico-pratique” “on attend des outils”. (2)

article « Nous ce qu’on veut c’est du pratico-pratique« 

Reformulation possible : “on n’a pas le temps de réfléchir (et/ou pas envie), donnez-nous des solutions prêtes à l’emploi”. 

Après tout, nous sommes habitué(e)s à trouver aux rayons bien fournis des supermarchés des plats qu’il nous suffit de réchauffer. 

Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les problèmes que nous rencontrons ?

J’ai tel problème, madame/monsieur consultant(e)-formateur(rice), quelle est la solution toute prête que je peux commander en ligne, me faire livrer à l’instant et réchauffer rapidement pour répondre à mon besoin ?

C’est tout à fait compréhensible : si une solution existe qui correspond à mon problème, pourquoi perdre du temps et de l’énergie à la réinventer ?

Du simple au complexe

Cette association “problème <-> solution” pré-suppose que résoudre un problème est une question de connaissance. Je n’arrive pas à résoudre mon problème parce que je ne connais pas la solution ou qu’il me manque une information. Il suffit donc d’acheter l’information à quelqu’un qui la connait (consultant) ou d’aller apprendre la solution (formation).

Ce raisonnement fonctionne pour des problèmes connus, souvent techniques, où effectivement quelqu’un, quelque part, connait la solution. 

Il ne fonctionne pas pour des problèmes complexes où il s’agit d’élaborer des hypothèses d’amélioration, puis d’expérimenter ces hypothèses, sans avoir la certitude que ça résolve le problème. Si cette certitude existait, c’est que la situation ne serait pas complexe…

Définition de complexité par le Réseau Intelligence de la Complexité

C’est l’imprévisibilité potentielle (non calculable à priori) des comportements de ce système, liée en particulier à la récursivité qui affecte le fonctionnement de ses composants (« en fonctionnant ils se transforment »), suscitant des phénomènes d’émergence certes intelligibles, mais non toujours prévisibles. Les comportements observés des systèmes vivants et des systèmes sociaux fournissent d’innombrables exemples de cette complexité.

Définition de complexité par le Réseau Intelligence de la Complexité (consulté le 11.01.09)

La situation peut être qualifiée de complexe quand on ne connaît pas…ce qu’on ne connait pas. 

Ce qui ne veut pas dire que l’on ne sache rien. 

Peuvent être connues des stratégies d’exploration, des modèles de raisonnement, des patterns d’expérimentations. Mais les utiliser requiert de naviguer dans les niveaux logiques et pour nombre d’entre nous d’apprendre à le faire : c’est ce que propose l’approche systémique…

Les questions qui ont émergé des situations

Voyons les exemples proposés par nos orateurs…

Quel système et à quel moment ?

le bon système

Dans ce premier exemple, Rémi utilise le concept de “système pertinent” pour délimiter le système sur/avec lequel il intervient : cela l’amène à questionner frontière et acteurs et à élargir progressivement le domaine considéré.

Système pertinent : ensemble des personnes concernées par le problème considéré et impliquées ou influentes dans son évolution. Ces personnes peuvent ou pas appartenir à l’entreprise ciblée.

Dans la demande d’accompagnement d’une « équipe », où placer la frontière ? 

Exemple de « système »

“Partir plus tard pour arriver plus tôt” Giorgio Nardone (3)

Ce n’est pas suffisant de considérer “le bon système”, il faut aussi intervenir “au bon moment”.

Laetitia a partagé une autre expérience où sa stratégie à consister à “laisser du temps au temps”, en distinguant sa propre impatience de la capacité de l’ensemble des acteurs du système considéré à adopter le changement.

C’est l’un des « stratagèmes » identifiés par le systémicien Giorgio Nardone dans son livre « Chevaucher son tigre ou comment résoudre des problèmes compliqués avec des solutions simples. »

Homéostasie : comment on s’en sort ?

Dans sa définition initiale, l’homéostasie est un processus de régulation d’UN facteur clé autour d’UNE valeur bénéfique pour le système.

Homéostasie : concept emprunté à la biologie par Ludwig Van Bertalanffy dans sa Théorie Générale des Systèmes. Cette notion a largement été questionnée (et par Van Bertalanffy lui-même [7] ) avant d’être étendue dans les années 80, en particulier par Maruyama (8). 

Dans ce REX, il y a des plaintes dans l’équipe accompagnée par Rémi.

des plaintes dans « l’équipe »

Une plainte dans un système …et des symptômes identifiés par Rémi.

Rémi, qui aurait bien des propositions de changement, MAIS comment faire bouger ce système sans renforcer l’immobilisme ? Ce qui d’un point de vue systémique se traduit par « sans activer ses processus de régulation » d’une manière qui bloquerait le changement…

En combinant deux stratagèmes, “Changer constamment tout en restant le même” et ”Vaincre sans combattre”, cf. Giorgio Nardone (3), Rémi propose au système une expérimentation réversible qui va, insensiblement, s’imposer comme une solution pérenne.

« L’homéostasie » sera non pas combattue, mais utilisée comme un processus de recherche d’un nouvel équilibre qui va favoriser l’adoption de solutions émergentes. Privilégier l’évolution à la rupture…

Tentatives de solution : comment les utiliser ?

“Les problèmes d’aujourd’hui viennent des solutions d’hier”

Peter Senge

Tentatives de solution

Souvent, la personne qui fait appel à nous, demande de l’aide pour appliquer la solution qu’elle pense appropriée à sa situation problématique. 

D’un point de vue systémique, il est important de vérifier que cela ne correspond pas à une tentative de plus par rapport à ce qui a déjà été tenté…et qui n’a pas fonctionné.

La formation : une solution ?

Laetitia décrit l’exemple d’une manager qui lui demande une formation à l’agilité pour des utilisateurs d’un logiciel maison. Souvenez-vous du pré-supposé de ce type de demande : le problème, c’est un manque d’information, de connaissance…

En explorant la demande, le contexte, les interactions entre les acteurs, puis ce qu’ils ont tenté pour améliorer la situation, Laetitia va progressivement parvenir à une autre lecture de la situation : les acteurs ont du mal à coopérer.

Cela amène une possibilité différente d’accompagner le système considéré : questionner les croyances des acteurs pour les aider à améliorer leur coopération.

Cette démarche est très bien décrite dans le livre de Lucy Gill : “Comment réussir à travailler avec presque tout le monde ?”

La démarche proposée par Lucy Gill (4)

Quelle valeur ajoutée ?

La démarche systémique recherche l’efficience, c-à-d une efficacité écologique conjointe à l’élégance. Cela procure plusieurs bénéfices :

A) répondre aux difficultés des agents du changement mentionnées plus haut :

1) ça à l’air de marcher, puis ça se grippe voir retour à la case départ

-> faire émerger des solutions pérennes

2) Je tente plein de trucs mais ça ne marche toujours pas

-> innover pour identifier ce qui fonctionne et trouver quelque chose “qui marche”

3) Je ne sais pas à quel niveau intervenir, qui inclure dans la problématique

-> guider la réflexion et l’intégration des autres acteurs dans une stratégie d’alliance, cf. la sociodynamique et la stratégie des alliés de Jean-Christian Fauvet (5)

B) intégrer les autres acteurs dans la démarche d’exploration et donc dans l’adoption des solutions

C) faire émerger des solutions adaptées au contexte, toujours spécifique

Apprendre à explorer avec un regard systémique

Laetitia et Rémi ont suivi pendant deux ans le parcours d’apprentissage systémique que nous proposons avec Marc Brunet (6).

Cette approche, illustrée par la conférence de Laetitia et Rémi, ne se situe pas au rayon “solutions industrielles”. Elle invite plutôt à questionner la situation qui pose problème, ce que nous nommons “explorer et élargir”. 

C’est au travers d’un questionnement structuré que des options d’amélioration de la situation apparaitront. La promesse reste humble : il ne s’agit pas de prétendre “régler le problème”, mais de chercher à améliorer les choses

Explorer et Élargir avec le carré magique systémique

Les situations décrites par Laetitia et Rémi illustrent bien cette démarche qui invite à une exploration active et organisée et non à l’application de solutions pré-existantes.

L’approche systémique est bien un outil,
mais un outil de réflexion, d’exploration, de découverte, d’expérimentation, 
adapté aux situations complexes.

Connaître les concepts de système pertinent, d’homéostasie, de tentatives de solution est une chose. Savoir les appliquer dans ses situations quotidiennes en est une autre ! 

Si vous êtes intéressé(e)s pour approfondir l’approche systémique au moyen de formations, parcours, entraînement, supervision, vous pouvez me contacter via mon agenda public

Liens

(1) Le meetup gratuit “un regard systémique sur l’entreprise” https://www.meetup.com/fr-FR/un-regard-systemique-sur-l-entreprise 

(2) Article « Nous ce qu’on veut, c’est du « pratico-pratique » » !

(3) Giorgio Nardone « Chevaucher son tigre ou comment résoudre des problèmes

compliqués avec des solutions simples. » Seuil, Paris, 2008

(4) Lucy Gill : “Comment réussir à travailler avec presque tout le monde ?”

(5) La sociodynamique et la stratégie des alliés de Jean-Christian Fauvet, livre “L’élan sociodynamique”

(6) Parcours d’apprentissage à un regard systémique avec Marc Brunet

(7) “ l’homéostasie est un principe explicatif inapproprié pour les activités humaines qui sont non utilitaires, c’est-à-dire qui ne servent pas les besoins premiers de conservation et de survivance et leurs effets secondaires » (Théorie Générale des Systèmes de Ludwig Van Bertalanffy, p. 215).

(8) Maruyama (1968) va avancer l’idée que la dynamique de tout système vivant est caractérisée par deux tendances nécessaires à sa survie : la morphostase et la morphogenèse.
Cf. “Morphogenèse et Morphostase dans l’Approche Systémique” par Julien Besse

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