“Parfois, au moment de disparaître dans les flots, le soleil lance sur l’océan une ultime et brève fulgurance: ce fameux rayon vert qui, d’après une légende écossaise, confère à ceux dont il a frappé les yeux le pouvoir de voir clair dans les sentiments et les cœurs.”
Jules Verne « le Rayon vert »
Peut-être avez-vous entendu parler ou observer vous-même ce fameux “reflet systémique” qui, comme le Rayon vert de Jules Verne, semble conférer “le pouvoir de voir clair dans les sentiments et les cœurs ? »
De quoi parle-t-on ?
On appelle «reflet systémique» la reproduction à l’identique des mêmes schèmes relationnels dans des contextes différents et connexes.
René David et Danièle Darmouni (2010)
Des individus ou des groupes humains qui sont en lien peuvent en arriver à « fonctionner » de la même façon en ce qui concerne les spécificités de leurs relations.
Suivant les cadres de référence, on parle aussi d’isomorphisme ou de processus parallèle, etc. Voir l’article de Michel Moral (Image troublée du reflet systémique – 2009) et celui de François Balta (2023) pour un historique des différents concepts :
“Tous ces termes, et d’autres encore (comme les concepts psychanalytiques d’identification projective ou contre-projective ou d’identification à l’agresseur, ainsi que l’isomorphisme, ou le processus de groupe des analystes transactionnels …) décrivent la difficulté à isoler le vécu de l’intervenant du contexte dans lequel il est ressenti.”
Un exemple ?
Un acteur du changement :
Manager dans une direction de développement logiciel, il est en charge de projets transverses : changement de technologies et des changements organisationnels.
Sa difficulté ?
faire adopter une solution technique à un collectif
sur qui il n’a pas de pouvoir hiérarchique
Nous proposons ce cas à un collectif en formation en support d’une démarche d’exploration systémique d’une situation.
A notre grande surprise, l’équipe commence à discuter d’une chose primordiale pour eux : l’outil sur lequel se fera l’élaboration du cas : Miro, Klaxoon, Jamboard, tableau blanc zoom, chacun y va de son outil préféré ! La discussion prend 20mn, provoquant au passage le départ de certains du groupe.
Autrement dit le problème de chacun dans l’équipe devient :
faire adopter une solution technique à un collectif
sur qui il n’a pas de pouvoir hiérarchique
Etonnant, non ?
Quel intérêt ?
Au lieu de faire reposer l’accompagnement sur un récit de quelque chose qui s’est passé ailleurs, l’attention peut se porter sur le processus qui se joue, ici et maintenant, en apportant des éclairages tout à fait différents.
Exemples de formulation
Exemples de formulation du ressenti par l’accompagnant :
« Lorsque nous fonctionnons comme cela, j’observe que […] et je ressens […];
je me dis peut-être que ce qui se joue, entre nous, ici et maintenant,
ressemble à ce que vous cherchez à résoudre avec X ?
En quoi ?
Que feriez-vous à ma place ? »
« Quand nous fonctionnons comme cela, je ressens X (de la tristesse, de la colère…) et je me demande si, par hasard, votre collaborateur ressent cela aussi ? Et peut-être aussi vous-même ? »
Comment le repérer ?
Il se passe quelque chose d’étrange inhabituel : émotion surprenante, sensation envahissante, blocage, embarquement, tension émotionnelle, désorientation, etc. peuvent être des signaux faibles d’un processus de reflet systémique.
On voit que la détection passe d’abord par le ressenti, l’émotionnel, l’inconfort. La prise de conscience de l’étrangeté, l’attention portée au détail permettra au cognitif de prendre le relais pour d’abord s’interroger, avant de formuler des hypothèses.
Un exemple cinématographique
Faut-il y voir un autre reflet systémique ?
Dans la soirée qui a suivi le début de la rédaction de cet article, ma compagne , sans savoir sur quoi je travaillais, m’a proposé de visionner “Compétition officielle”, film de 2022 de Mariano Cohn et Gastón Duprat.
Dans ce film, un duo d’acteurs que tout sépare est invité à jouer le rôle de deux frères qui se déchirent. Ils reproduiront lors des répétitions un parallèle des tensions et conflits entre les deux frères.
Exemples d’interrogation pour l’accompagnateur
Que se passe-t-il ici et maintenant ?
Quel lien pourrait exister avec ce qui passe dans un autre espace/temps ?
Quelles hypothèses cela permet-il de réinjecter dans le travail d’accompagnement ?
En quoi ce que ce client me propose de travailler peut me renvoyer à mes propres enjeux personnels et professionnels ?
Et réciproquement ?!
…
Comment s’entraîner ?
Les vieux briscards de l’accompagnement vous partageront leur conviction que les reflets systémiques sont souvent présents. Certains en font leur instrument privilégié d’investigation, Alain Cardon par exemple…Voir l’excellent article “L’espace fractal en coaching systémique, individuel et d’équipe”, en particulier le décodage de la micro-séquence sur “démarrer à l’heure ou tenir compte des retardataires”.
Mais comment s’entraîne-t-on à détecter ce phénomène subtil ?
Michel Moral a suggéré dès 2009 de s’inspirer du travail de David A. Altfeld qui a publié en 1999 “An experiential group model for psychotherapy supervision. International Journal of Group Psychotherapy, 49, p. 237‐254”
Extraits du document de David A. Altfeld
“L’idée est venue que tous les membres du groupe pourraient devenir aussi émotionnellement impliqués que le présentateur. Ils pourraient vivre leur propre expérience émotionnelle significative avec le présentateur, qui ne se sentirait alors pas seul, découvert et vulnérable, tandis que tous les autres resteraient confortablement « habillés ».”
Note CK : j’aime beaucoup cette idée symbolique que tout le monde se déshabille pour entrer dans le même bain de sensations.
“En concentrant chaque membre du groupe sur sa propre réponse émotionnelle au cas présenté, ainsi qu’aux autres et à leurs propres états internes, tout en interdisant les formulations cognitives de la dynamique, il semblait que quelque chose d’autre pouvait se produire.”
“Un membre se porte volontaire pour présenter un cas ou un groupe et les autres membres sont chargés de noter les images, les fantasmes, les sentiments, les souvenirs, les associations et/ou les sensations corporelles qu’ils éprouvent en écoutant le matériel présenté.
On leur demande de rapporter ces données internes au groupe et de supposer que leurs réactions sont liées au matériel du cas, peu importe à quel point elles peuvent sembler personnelles, bizarres, embarrassantes ou apparemment sans rapport avec la tâche à accomplir.”
Note CK : il est important de bien faire passer cette idée de lâcher-prise, de ne pas retenir, ni chercher à donner du sens ou interpréter…
Exemple d’atelier
En me basant sur la description d’Altfeld et une expérimentation vécue lors d’un atelier animé par Michel Moral, je structure l’atelier suivant :
Soit un groupe de 5-6 personnes.
Une personne nommée l’exposante décrit une situation inconfortable, insatisfaisante qu’elle vit en ce moment.
Une autre personne est chargée d’un rôle “méta” et observe la dynamique du groupe, l’implicite, les étrangetés, les ruptures, etc.
Les autres membres du groupe sont “les consultant(e)s”.
L’animateur précise l’intention : il ne s’agit pas de résoudre “le problème”, ni de le “comprendre”, mais de l’expérimenter, de le ressentir et de voir avec curiosité où cela nous amène ensemble…
Après la nécessaire pose d’un cadre de confidentialité, les participant(e)s sont invité(e)s à débrancher le cognitif et à suspendre tant que faire se peut le jugement.
L’exposante présente sa situation pendant une durée limitée (exemple 4 mn), pas davantage, en décrivant en quoi c’est un problème pour elle.
Les consultants sont invités à se concentrer sur leurs ressentis, leurs sensations, la variation de leurs émotions pendant le récit.
A tour de rôle, les consultants partagent ensuite l’expression de leurs ressentis, des images, symboles qui leur sont venus, SANS analyse, explication ou commentaires…
L’exposante écoute, sans commenter…même si la tentation est parfois grande 🙂
Puis, une fois que tous les consultants se sont exprimés, elle partage à son tour son ressenti, ses images…
Pendant une durée limitée (exemple 15 mn), les consultants vont poser des questions à l’exposante sur le plan émotionnel- ressentis-sensations ou images-symboles.
L’exposante écoute, est attentive à ce qui se passe en elle, mais ne répond pas aux questions.
Enfin le groupe partage son expérience :
- d’abord l’exposante
- puis la personne en méta
- puis les consultant(e)s.
Vous déciderez si vous souhaitez que le mental reprenne le dessus, que chacun(e) retrouve le confort des explications ou si vous souhaitez vous arrêter là, pour le moment, et laisser les choses percoler, sans chercher à formuler…Quitte à y revenir, à froid, quelque temps plus tard…
Ou trouver un entre-deux…
Bienvenu(e)s pour partager vos propres manières de vous entraîner à détecter “le reflet systémique”…
Bibliographie sélective
Michel Moral – Image troublée du reflet systémique (Moral – 2009)
René David et Danièle Darmouni – “la supervision des coachs” (2010)
Chapitre 3 La supervision avec l’approche systémique ( Jacques Antoine Malarewicz)
Peter Hawkins : How does Systemic Team Coaching differ from other forms of team coaching?
Systemic Coaching – Professor Peter Hawkins
GROUPE DE PERFECTIONNEMENT SYSTÉMIQUE Balta – Année 2023-04
Mony ELKAÏM et le concept de RÉSONANCE sur http://www.frbalta.fr/
Mony Elkaïm “La résonance en supervision et en formation” : https://www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2008-2-page-119.htm
Alain Cardon
L’espace fractal en coaching systémique, individuel et d’équipe : https://www.metasysteme-coaching.fr/francais/l-espace-fractal-en-coaching-systemique-individuel-et-d-equipe/
Livre : “Coaching d’équipe”
Entretien entre Martine Volle et Alain Cardon, « Conversation sur la supervision de coach », avec deux exemples de « reflet systémique » issus de leur pratique :
https://www.youtube.com/watch?v=eng2HsDE9LY
Crédits
https://couleur-science.eu/?d=a2687b–phenomene-marin-le-rayon-vert
