Constructivisme et confiture

« Où j’ai foutu le pot de confiture »
ou petite histoire constructiviste matinale

5h du mat’

Je n’ai pas de frisson, mais je prends mon petit déjeuner.

Impossible de retrouver le pot de confiture, je m’en suis pourtant servi il y a 2 mn sur la table de la cuisine pour garnir une crêpe.

2 fois, je réinspecte la table de la cuisine, son environnement proche, puis le frigo : l’endroit où je range le pot de confiture.

Je sais que ma compagne me reproche souvent de ne pas voir ce qui est sous mon nez : « je ne sais pas regarder ! ». Alors je regarde mieux, je recommence. 

Et je ne trouve pas. Ça m’énerve !

Je commence à ressentir du malaise…

je sens mon cerveau qui élabore des explications farfelues en montée paranoïaque : c’est le chien, les rongeurs, il y a quelqu’un dans la maison…Les fantômes, les martiens…

Comment se déclenche le mouvement qui m’amène à regarder dans un autre coin de la cuisine où je ne mets JAMAIS le pot de confiture, je ne sais pas.

Mais je me dirige vers cet espace…et derrière les pots de céréales, se faisant tout petit pour ne pas être repéré, je vois mon $*@! de pot de confiture !

Décodage ?

Pourquoi je ne trouvais pas le pot de confiture ?

Parce que je ne regardais pas où il était !

Pourquoi je ne regardais pas où il était ?

Parce qu’il ne se trouve jamais là d’habitude !

Autrement dit, j’ai dans la tête un référentiel étiquetté *endroit normal pour un pot de confiture* (le cerveau adore les étiquettes, ça lui permet de regrouper).

Quand je cherche, je mobilise ce référentiel qui m’invite à chercher dans 2 endroits *habituels* : table et frigo.

Je ne pense pas à chercher ailleurs, ce n’est pas logique, pas efficace : je ne vais pas chercher dans toute la maison à chaque fois que j’ai envie de confiture !

Mais là, échec de ma routine, je ne trouve pas. Les émotions montent (à l’envie de confiture se mêlent progressivement des réactivations de schémas automatiques), le cerveau reçoit des stimulations chimiques supplémentaires et s’active pour essayer de stabiliser la situation en me proposant des *explications* pour revenir à un état *normal*.

Ces explications peuvent m’amener dans des délires si elles se renforcent par des logiques de croyances validées. Par exemple, heureusement que je suis seul ce matin-là. La logique de mon fonctionnement (schéma) peut être de rechercher un coupable externe : si ma compagne était là, ça pourrait donner :

— Où as-tu encore rangé la confiture ?

Et là mon petit déjeuner risquerait de dégénérer en dispute matinale précoce…Ce qui d’ailleurs ne m’aiderait pas pour la confiture…

Heureusement, le raisonnement m’amène à écarter les explications de causalité externe en me concentrant sur :

— Où n’as-tu pas encore regardé ?

J’adopte un nouveau comportement. Je me déplace vers l’entrée de la cuisine pour considérer toute la pièce et les endroits déjà visités. Je me sens mieux, j’adopte une attitude rationnelle, je prends du recul sur la situation, ah mais !

— Où n’ai-je pas regardé ?

Mon cerveau me propose gentiment un espace non habituel, mais plausible : un autre endroit dans la cuisine, là où se trouvent les thés et les céréales.

C’est effectivement là, surpris, que je retrouve immédiatement le pot à confiture.

Surprise ! Passent rapidement mes explications causales externes (comment il s’est déplacé jusque là ? Qui l’a mis là ?) jusqu’à une reformulation plus rationnelle :

— Comment l’ai-je amené là ?

Et je comprends !

Machinalement, en rangeant le thé, j’ai aussi rangé le pot de confiture à cet endroit où je ne le range JAMAIS *d’habitude*.

Chercher ses clés sous le lampadaire

La scène se passe la nuit. Un passant s’approche d’une personne, penchée vers le sol, sous un lampadaire. « Vous avez perdu quelque chose? – Oui, mes clés de voiture.  Ah ! C’est embêtant … Et vous êtes sûr de les avoir perdues ici ? – Non, pas du tout, répond la personne, mais il n’y a que là que c’est éclairé! »

Se référer à Paul Watzlawick, Faites vous-mêmes votre malheur, 1983, Norton, trad. Seuil novembre 1984, (ISBN 2-02-006992-x) ou à la version de Coluche, le zouave du pont de l’Alma.

Autrement dit, j’ai cherché mon pot de confiture sous le lampadaire, là où il y avait de la lumière, c-à-d là où ma logique habituelle m’amenait à trouver probable (notre cerveau adore les prédictions pour nous faciliter la vie) qu’il y soit.

Ce qui m’empêchait de le trouver ! 

Parce que justement, le pot de confiture était dans un endroit moins probable que par conséquent mon cerveau ne me suggérait pas. A noter que le pot n’était pas caché, invisible. Mais je ne le voyais pas, c-à-d que son image n’arrivait pas à ma conscience, car il n’était pas “normal” pour moi qu’il se trouve là ! (notion de filtres cognitifs).

Je l’ai trouvé en changeant de logique et en passant à :

— Où dans la cuisine peut se trouver un pot de confiture ?

et non plus

—Où se trouve d’habitude le pot de confiture ?

J’aurais pu le retrouver dans le four à micro-onde si j’avais utilisé cet équipement machinalement ce matin.

Un problème de ce type se complique par l’augmentation notable du périmètre potentiel dans le cadre d’autres questions existentielles récurrentes comme « où j’ai encore fourré mes lunettes ? ».

Tout ça pour quoi ?

What got you here, won’t get you there

Ces deux histoires (pot de confiture et lampadaire) peuvent constituer une analogie pour comprendre comment, d’une manière plus générale, nous « construisons » nos problèmes

Ce mot, issu du vocabulaire « constructiviste » peut laisser penser que nous le faisons consciemment dans une espèce d’auto-sabotage masochiste.

Non, nous « construisons » nos problèmes car nous cherchons des solutions (pour des raisons d’efficacité) en mobilisant préférentiellement nos schémas habituels (une habitude est un mix de cognitif – émotionnel – comportement).

La plupart du temps ça marche et je retrouve le pot de confiture dans le frigo. 

Et des fois ça bogue ! Comme ce matin.

Tant qu’ils s’inscrivent dans une logique *habituelle*, nos efforts risquent alors d’être vains. Vont se développer émotions, interprétations qui peuvent alors contribuer à renforcer la difficulté momentanée et à l’ériger en problème.

Ici, la difficulté momentanée peut être renforcée par le contexte. Comme ma compagne me reproche de ne pas savoir regarder, je regarde davantage pour éviter la moquerie. Mais je regarde dans mon cadre mental, c-à-d que je répète des tentatives qui ne fonctionnent pas et contribuent à maintenir le problème !

Ce que l’approche stratégique de Palo-Alto nomme les Tentatives de Solution Dysfonctionnelles  ou selon l’expression de Paul Watzlawick “toujours plus de la même chose…”.

L’intervention externe

Une autre personne aurait été présente dans la cuisine, elle aurait peut-être trouvé immédiatement le pot en sortant de mon modèle d’habitude.

1- ok tu as déjà regardé aux endroits habituels pour toi

2- elle regarde, sans a priori (en fait avec les siens mais pas les miens ce qui peut amener « une différence qui fait la différence » – Gregory Bateson) 

— Simplement où peut se trouver le pot ? Ah tu vois il est là, derrière les céréales !

3-  si jamais 2) n’avait pas fonctionné, elle aurait pu me poser la question rationnelle : 

— Qu’as-tu fait ce matin pour préparer ton petit déjeuner ?” 

Ce qui m’aurait amené à identifier que j’avais pris du thé. 

4 — ok, tu as regardé près du thé ? 

Éclairant ainsi “mon angle mort” et m’amenant à sortir de l’éclairage rassurant (mais non utile) de mon lampadaire.

En dépassant un schéma de colère contre moi (« disqualification : t’es vraiment trop bête”) qui pourrait se retourner contre elle (préservation), j’aurais pu alors la remercier pour son accompagnement. Ce qu’on appelle management ou coaching dans d’autres contextes…

Morale systémique

A la recherche de l’école de Palo Alto

Le Centre de Thérapie Brève du MRI de Palo-Alto a identifié dans les années 1980 ce type de patterns, c-à-d de récurrences de construction et de maintien de problèmes par des tentatives répétées de “solutions” logiques car habituelles, mais infructueuses dans un contexte spécifique.

Ses membres ont proposé une stratégie de résolution de problème s’appuyant sur l’arrêt des tentatives de solutions infructueuses s’inscrivant dans ce cadre habituel d’interaction avec le monde.

En proposant d’adopter d’autres logiques mobilisant des pensées, émotions, comportements différents, l’accompagnement invite à tenter des expérimentations correctrices qui permettent d’élargir notre répertoire d’habitudes

Inspirée par Gregory Bateson, il s’agit d’une démarche orientée vers l’apprentissage pour renforcer nos capacités d’adaptation.

Maintenant, quand je chercherai en vain le pot de confiture, je regarderai aussi du côté des céréales…



Image :  Yulia Khlebnikova on Unsplash

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