La Description n’est pas une explication

“Ceci n’est pas une pipe” (Magritte), “le mot chat ne mord pas” (Bateson), le mot n’est pas la chose et la description n’est pas une explication !

Nous confondons les types logiques (l’animal réel et l’espèce) et la situation avec l’analogique utilisé pour la décrire.

Cette confusion est source de problèmes car nous finissons par croire que le monde fonctionne comme nous le décrivons ce qui restreint nos capacités l’envisager différemment, et donc à le changer.

Exploration…

Un besoin de sens

L’être humain éprouve un besoin irrépressible d’expliquer le monde. L’accompagnant (d’une autre personne, d’un couple, d’un groupe, d’une équipe, d’une organisation) voit ce besoin de sens renforcé par la nécessité d’organiser les informations qu’il reçoit et de se définir une conduite d’intervention. Il doit faire preuve de son professionnalisme et montrer qu’il sait où il va !

Cela l’amène souvent à confondre description de ses observations et explication de ce qui est à l’œuvre. Il finit par être persuadé que les pauvres mots que nous employons pour tenter de décrire une réalité complexe représentent des phénomènes “réels” et objectivables. Il confond le tableau et la pipe.

De la biologie à la thérapie familiale

C’est ainsi qu’on a adopté la notion de “système” pour désigner un ensemble complexe d’acteurs en relations.

C’est ainsi qu’on s’est habitué à parler “d’homéostasie” pour évoquer de la capacité de cet ensemble à revenir à son équilibre après perturbation, c-à-d à « résister au changement”.

Le piège qui nous guette consiste à confondre la description analogique avec l’explication causale. Nous avons besoin de concepts pour nous représenter le réel et de mots pour véhiculer et transmettre ces concepts. Pour soutenir de nouveaux concepts nous empruntons à ce que nous savons déjà, c-à-d à ce que nous avons déjà décrit.

Ainsi, vers la fin des années 50, Don Jackson du MRI de Palo-alto propose d’appliquer à la famille un modèle venant de la biologie : le modèle homéostatique. « Les familles sont comme les cellules des homéostats », c’est-à-dire des organismes qui ont la capacité de retourner à l’équilibre lorsqu’une déviation est introduite. Guy Ausloos dans “La compétence des familles, l’art du thérapeute”.

Sont comme

Par analogie avec la biologie, nous allons appliquer ce modèle à d’autres “systèmes” vivants comme les familles, puis l’étendre aux groupes, aux organisations.

Mais ce n’est qu’une analogie ! L’homéostasie d’un système n’existe pas, pas plus que le système d’ailleurs ! Ou plutôt elle n’existe que parce qu’on l’observe, qu’on la nomme, qu’on la décrit. Et donc uniquement pour celles et ceux qui l’observent, la nomment, la décrivent. Parce que ça leur est utile pour se repérer et évoluer dans la complexité de la situation.

Autre inspiration : la cybernétique

L’après seconde guerre mondiale voit le triomphe des machines, de l’industriel. Il est alors tentant de modéliser l’humain sur la machine. La cybernétique inspire les sciences humaines, dont la psychologie. 

Geoghegan nous raconte dans “The Family as Machine: Film, Infrastructure, and Cybernetic Kinship in Suburban America” comment, à la suite des conférences Macy des années 50, Don Jackson s’inspire de la cybernétique pour élaborer une nouvelle vision de la thérapie familiale : ”Jackson could claim, in the knowledge that game theory and computing machinery furnished an implicit framework for rendering such a claim intelligible, that the family is a rule- governed system”. Don D. Jackson, “The Study of the Family,” Family Process 4 (1965). 

Les machines modernes les plus fascinantes étant les ordinateurs, John von Neumann écrit en 1957 “The Computer and the Brain”. Dans les années 70, Bandler et Grindler lancent les bases d’une nouvelle approche : la Programmation Neuro liguistique (P. N. L.).

L’homéostat de Ross Ashby

L’Homéostat est un appareil inventé par le psychiatre et ingénieur anglais W. Ross Ashby pour démontrer le fonctionnement de l’homéostasie dans un organisme. (1946)

Progressivement, l’approche du changement est ainsi conceptualisée en combinant des analogies venues de la biologie (système – homéostasie…) et de la machine (cybernétique).

Aveuglé(e)s par notre lampe-torche

Le piège se referme lorsque nous oublions que nous employons une analogie, un “simple” modèle pour structurer les informations. Nous croyons alors disposer d’une explication de la réalité d’un mécanisme. Encore une fois, nous appliquons une démarche mécaniste de causalité simple à un réel dont la complexité nous dépasse.

Nous confondons le chemin qu’éclaire le faisceau de notre lampe dans l’obscurité avec une route qui aurait sa propre existence indépendamment de notre lampe. Et dans le noir, nous ignorons tout ce que notre lampe n’éclaire pas.

Chaque fois que nous oublions que les concepts, les mots que nous utilisons pour décrire la complexité ne sont pas des explications causales de mécanismes linéaires, nous sommes comme des lapins aveuglés, pris dans le faisceau de notre propre lampe torche !

De la thérapie familiale au changement en entreprise

Le risque de confusion augmente d’autant plus que la précision de l’analogie utilisée tend à diminuer au fur et à mesure que l’on s’éloigne de son champ initial. 

De l’homéostasie cellulaire à l’homéostasie supposée des systèmes familiaux, il y a une transposition qui introduit du flou. Des systèmes familiaux aux entreprises, il se produit encore un changement de domaine qui risque de rendre le modèle initial impropre. Pour se repérer ici, il faudra pouvoir remonter dans les niveaux logiques en recherchant le concept derrière le modèle, l’idée derrière le concept et en redescendant dans les niveaux logiques pour appliquer l’idée à un autre domaine avec une forme différente.

Exercices d’entretien

“Je ne vois que ce que je suis capable de montrer”

Paul Cézanne, cité dans le savoureux petit livre de Miguel Aubouy “le syndrome de Vasco de Gama”…
Le syndrome de Vasco de Gama – Miguel Aubouy

Souvenons-nous comme l’énonce Buratti, que ce que nous décrivons comme “la réalité” n’est que le réel augmenté de notre subjectivité. (in « La Transformance : Une stratégie de mise en action des hommes et des organisations »). 

Notre manière de décrire les choses, les événements, les observations nous permet de donner du sens à ce que nous vivons, mais nous enferme aussi dans des significations pré-construites, imprécises et devenues non-conscientes. 

A titre d’exercice, vous pouvez vous interroger sur les options que vous procurent “l’explication” que vous donnez du contexte. 

Reprenons les deux exemples cités en début d’article : “système” et “homéostasie”.

1) Que vous permet de différent de parler de “système” ? Si c’est juste une vague d’idée qu’il faut considérer l’ensemble, je suggère de chercher à en savoir un peu plus sur “la systémique”.

2) Que vous apporte la notion “d’homéostasie” ? Si ça se résume à un simple équivalent à la fameuse “résistance au changement », autant conserver cette expression qui a le mérite d’indiquer que quelque chose “résiste” sans doute parce qu’autre chose “pousse”.  Un regard du côté du centre de Thérapie brève de Palo-alto vous apportera sans doute un éclairage différent, en particulier avec le concept de “tentatives de solutions”.

De temps en temps, arrêtons-nous pour nous poser la question :

Est-ce que je ne vois plus que ce que je sais déjà décrire et ranger dans des cases prêtes-à penser ?

Ou est-ce que je reste capable de m’étonner, m’interroger, considérer autrement et ainsi amener du changement ?

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