Réconcilier corps et esprit : Les neurosciences du monisme

Le modèle prédictif du système Corps-Cerveau

Un désir de Monisme

Dans les métiers de l’accompagnement (coaching, supervision, thérapie), une démarche attire de plus en plus les praticiens : réconcilier corps et esprit, cherchant à dépasser le dualisme cartésien qui a longtemps fragmenté notre rapport à nous-mêmes. 

Ainsi en touchant le corps (« la matière »), le praticien pourrait débloquer des capacités mentales ou spirituelles enfouies (« les potentiels »).
N’allons pas trop vite…

Cette aspiration légitime au monisme — c’est-à-dire une approche qui refuse de séparer arbitrairement corps et esprit , s’accompagne souvent de justifications scientifiquement fragiles. Affirmer que manipuler le corps permet de « libérer » des mémoires enfouies, de « réveiller » des potentiels bloqués, ou d’accéder à des couches « archaïques » du cerveau est contestable. Ces affirmations reposent sur des neuromythes — notamment celui du « cerveau triunique » — qui ont été largement réfutés par les neurosciences contemporaines.

Ce constat nous place face à une tension : comment préserver une démarche moniste (la réconciliation corps et esprit) sans tomber dans la pensée magique ?
Existe-t-il un cadre scientifique valide qui permette de penser cet ensemble corps-esprit sans recourir à des « énergies » invérifiables ou à des modèles anatomiques obsolètes ?

Cet article propose un cheminement en quatre temps :

  • Déblayer les neuromythes.
  • Présenter une alternative scientifique sans ésotérisme.
  • Situer les pratiques d’accompagnement.
  • Faire le lien avec notre modèle du Carré Magique Systémique®

Précaution : je ne suis pas un expert du sujet, vous trouverez en bibliographie les ressources sur lesquelles je me suis appuyé pour la rédaction.

Note sur les références : Les auteurs mobilisés dans cet article (Barrett, Clark, Seth, Friston) sont encore peu traduits en français, bien qu’ils constituent un courant de recherche majeur en neurosciences contemporaines. Cet article se propose donc comme une proposition : relier leurs concepts avec des approches déjà connues des praticiens francophones (Nardone, Watzlawick, le modèle biopsychosocial) et montrer la pertinence pour l’accompagnement en entreprise.


L’adieu au cerveau triunique

Pourquoi ce modèle a séduit

Le modèle du « cerveau triunique », popularisé dans les années 1960 par le neuroscientifique Paul MacLean, a connu un succès immense dans le monde de l’accompagnement.
Son attrait ? Une séduisante simplicité narrative : nous porterions en nous trois cerveaux empilés comme des couches géologiques.

  1. Le cerveau reptilien (tronc cérébral) : instincts de survie, réflexes, agressivité.
  2. Le cerveau limbique (système limbique) : émotions, mémoire affective, attachement.
  3. Le néocortex : raison, langage, pensée abstraite.

Cette architecture en escalier semblait tout expliquer : pourquoi nous avons des « pulsions » (le reptile), pourquoi nous sommes « submergés » par nos émotions (le limbique déborde), et pourquoi la raison « contrôle » difficilement ces forces archaïques (le cortex arrive en petit dernier).

Pour les accompagnants, ce modèle offrait une carte mentale commode : « travailler sur le corps, c’est parler au cerveau reptilien pour débloquer les émotions du limbique, avant de pouvoir raisonner avec le cortex. » C’était cohérent, pédagogique, rassurant.

Pourquoi la connaissance scientifique actuelle l’a abandonné

Les neurosciences des 30 dernières années ont démontré que le cerveau ne fonctionne pas par couches indépendantes mais par réseaux distribués et massivement interconnectés. Concrètement, plusieurs implications :

1. Pas de modules isolés

  • Il n’existe pas de « zone des émotions » qui serait le système limbique. Les émotions impliquent des réseaux qui traversent tout le cerveau, y compris le cortex préfrontal (la « raison »).
  • Exemple : la peur mobilise simultanément l’amygdale, le cortex préfrontal, l’insula, le tronc cérébral, etc. Ce n’est pas « le limbique qui s’active ».

2. Pas de hiérarchie évolutive linéaire

  • L’idée que le néocortex serait « plus récent » et « contrôlerait » les structures anciennes est une simplification trompeuse. Toutes les régions cérébrales ont co-évolué ensemble.
  • Le cortex ne « domine » pas les émotions comme un cavalier dompterait un cheval sauvage. Il participe à leur construction.

3. Pas de « stockage » anatomique du trauma

  • Dire que « le corps conserve la trace » (The Body Keeps the Score, Bessel van der Kolk) est une métaphore clinique puissante, mais ce n’est pas une réalité anatomique.
  • Le trauma ne se « loge » pas dans le système limbique ou dans les tissus musculaires comme un fichier sur un disque dur. Il correspond à des patterns d’activité neuronale distribuée, incluant la mémoire implicite, le système nerveux autonome, et les prédictions intéroceptives (nous y reviendrons).

Conséquence pour les praticiens

Si le cerveau ne fonctionne pas par étages, alors les approches qui prétendent « parler directement au cerveau reptilien » ou « libérer les émotions bloquées dans le limbique » reposent sur une anatomie imaginaire.

Cela ne signifie pas que ces pratiques sont inefficaces.
Certaines peuvent produire des effets réels, mais pas pour les raisons invoquées. Un massage peut réduire l’anxiété, mais pas parce qu’il « débloque le reptilien ». Une technique respiratoire peut apaiser, mais pas parce qu’elle « calme le limbique ».

Le défi devient alors : comment expliquer ces effets sans recourir à des modèles obsolètes ? C’est là qu’intervient un modèle plus contemporain de l’unité corps-esprit, fondé sur l’intéroception et les processus prédictifs.

Un modèle actuel

Un corpus cohérent

Si l’on écarte le cerveau triunique, par quoi le remplacer ?

Pour une approche qui unisse corps-esprit sans ésotérisme ni neuromythes, c’est du côté des neurosciences computationnelles et de la théorie de l’intéroception que nous pouvons regarder.
Les travaux convergents de Lisa Feldman Barrett (psychologue et neuroscientifique), Andy Clark (philosophe des sciences cognitives) et Anil Seth (neuroscientifique de la conscience) proposent une description cohérent de notre compréhension du cerveau.

Nous ne percevons pas un monde extérieur objectif, mais nos cerveaux sont des machines à prédire qui confrontent en permanence leurs prédictions aux données sensorielles externes et internes, un processus que l’on peut interpréter comme une suite d’hallucinations contrôlées.” —“Être soi: Une nouvelle science de la conscience” Anil Seth (2023) – 4ème de couverture

Le changement de paradigme : Contrairement à l’intuition, notre cerveau ne se contente pas de réagir aux stimuli extérieurs. Il passe son temps à simuler ce qui va se passer pour maintenir le corps en équilibre (un processus appelé allostasie).

Barrett le résume ainsi : « Votre cerveau ne réagit pas au monde, il prédit le monde. »
Le cerveau est une machine à générer des hypothèses constantes sur ce qui va arriver, et il ajuste ces hypothèses en fonction des erreurs de prédiction.

Cette approche fait écho, dans le monde francophone, aux travaux de Francisco Varela sur l’énaction et la cognition incarnée : le cerveau ne représente pas passivement le monde, il l’enacte (le fait advenir) par l’action. Bien que Varela refuse le vocabulaire computationnel, sa critique du dualisme rejoint celle de Barrett et Clark.

L’émotion construite

Lisa Feldman Barrett s’oppose frontalement à Paul Ekman et à la théorie des émotions « de base » (universelles et innées).

La théorie classique (Ekman) :
Il existerait des émotions universelles (joie, tristesse, peur, colère, dégoût, surprise…) inscrites dans notre biologie et reconnaissables par des expressions faciales innées, communes à toutes les cultures.

La théorie de l’émotion construite (Barrett) :
Les émotions ne sont pas des entités biologiques fixes qui se déclencheraient automatiquement. Ce sont des constructions : le cerveau donne du sens à des sensations corporelles (battement de cœur, estomac noué, tension musculaire) en fonction du contexte culturel et situationnel.

Prenons un exemple concret de cette « mathématique » interne :

  • Cœur qui bat vite + Forêt sombre = Le cerveau construit de la Peur.
  • Cœur qui bat vite + Rendez-vous amoureux = Le cerveau construit de l’Excitation.

La sensation physique est identique, mais la prédiction du cerveau (basée sur le contexte) change  le sens de la réalité vécue. L’émotion n’est pas déclenchée, elle est assemblée à la volée.

Le « bug » du trauma : une prédiction figée

Cette lecture permet de revisiter la notion de traumatisme sans passer par un propos « mystique » ou « énergétique ».

En suivant Andy Clark et Karl Friston, le trauma résulte d’un dérèglement du modèle prédictif de l’organisme (« bug« ) :

  1. Le système nerveux anticipe constamment une menace (basé sur le passé), ce qui génère des signaux d’alerte corporels (tension, cortisol, accélération cardiaque).
  2. Le cerveau ne parvient pas à intégrer les informations rassurantes venant de l’extérieur (le tissu est guéri, la situation est sûre) et impose sa prédiction de danger (top-down).
  3. Les signaux corporels sont interprétés par le cerveau comme la preuve que la menace est toujours réelle, créant une boucle de confirmation.

Le problème n’est donc pas que le corps « contient » le passé, mais que le cerveau prédit un futur dangereux en se basant sur des données périmées. C’est un logiciel de survie qui tourne en boucle sur un scénario obsolète.


Encadré : Friston et le Free Energy Principle

Karl Friston, neuroscientifique britannique, a formalisé le processus de prédiction (Predictive Processing) via le principe de l’énergie libre (Free Energy Principle ) :

tout organisme vivant cherche à minimiser la « surprise », c’est-à-dire l’écart entre ce qu’il prédit et ce qu’il perçoit.

Deux stratégies sont employées pour y parvenir :

  1. Mettre à jour ses prédictions
    apprendre : « ah, ce bruit n’était pas un danger« 
  2. Agir sur le monde
    réduire l’incertitude : « je vais vérifier d’où vient ce bruit« 

Dans le cas du trauma, le système est coincé : il ne met plus à jour ses prédictions (option 1 bloquée) et les actions deviennent défensives plutôt qu’exploratoires (option 2 appauvrie).

Friston fournit le soubassement théorique de ce que Barrett et Clark décrivent de manière plus fonctionnelle.


Le rôle de l’intéroception (Anil Seth)

Ce mécanisme prédictif ne fonctionne pas dans le vide. Il s’appuie sur un flux constant de signaux corporels internes que le cerveau interprète pour maintenir l’organisme en vie. C’est le concept central d’intéroception, développé notamment par Anil Seth dans son ouvrage Being You.

L’intéroception, ce n’est pas seulement « sentir son corps » (comme dans la proprioception qui nous informe de la position de nos membres). C’est un système de prédiction de l’état interne de l’organisme : température, glycémie, pression sanguine, état des viscères…

Seth montre que notre sentiment d’être « nous-même » (selfhood) émerge de ces prédictions intéroceptives continues. Nous ne percevons pas notre corps tel qu’il est, mais tel que notre cerveau prédit qu’il devrait être pour rester en vie.

Traduction moniste : L’émotion, la pensée, et même la conscience ne sont pas séparables de cette régulation corporelle incessante. Ce que nous appelons « esprit » émerge de ce travail constant du cerveau pour maintenir l’organisme en vie.

C’est ce que les philosophes des sciences cognitives appellent la « conscience incarnée » (embodied consciousness) : la conscience n’est pas un logiciel qui pourrait tourner sur n’importe quel support, elle est indissociable de notre corps vivant et de ses nécessités biologiques.

Quels accompagnements avec ce modèle ?

La conscience incarnée

Le changement de cible

En se basant sur ce modèle, l’objectif devient de recalibrer les prédictions intéroceptives.

C’est là que certaines approches corporelles redeviennent valides, mais pour des raisons démythifiées. On ne « sort » pas le trauma du corps. On entraîne le cerveau à réinterpréter les signaux du corps comme étant sûrs ici et maintenant.

L’avenir de la thérapie, selon ce modèle, réside dans la prise en compte des prédictions intéroceptives. C’est moins poétique que « l’énergie vitale », mais c’est plus vérifiable.

L’erreur de prédiction

Le concept clé : L’apprentissage se produit lorsque le cerveau rencontre une erreur de prédiction (prediction error) — un écart suffisamment important entre ce qu’il anticipe et ce qu’il perçoit.

Dans le cas du trauma ou de la douleur chronique :

  • Le « Prior » figé : Le cerveau prédit « Bouger ce bras est dangereux » (basé sur un historique passé).
  • La réalité : Le tissu est guéri, le contexte est sûr.
  • Le bug : Le cerveau ignore les nouvelles données sensorielles (bottom-up) qui disent « tout va bien » et impose sa prédiction de douleur (top-down).

Générer une erreur de prédiction sécurisante

Le but de l’accompagnant n’est pas de manipuler de ” l’énergie”, mais de générer une erreur de prédiction suffisamment forte et sécurisante pour forcer le cerveau à mettre à jour son modèle.

Ainsi le toucher peut fonctionner, mais pour des raisons différentes de celles invoquées par certains praticiens.

Le mécanisme du soin :

  1. Le conflit : Le cerveau du patient prédit « Douleur/Danger » (top-down).
  2. L’input sensoriel : Le praticien, par le mouvement ou le toucher, envoie un signal de « Sécurité/Douceur » (bottom-up).
  3. La mise à jour : Si le contexte est rassurant (alliance thérapeutique), le cerveau doit résoudre ce conflit. Il abandonne la prédiction « Danger » pour s’aligner sur la sensation réelle.

C’est de l’apprentissage perceptif, pas de la magie.

Cette idée n’est pas nouvelle en clinique. Dès 1946, Franz Alexander et Thomas French parlaient d’expérience émotionnelle correctrice : le patient doit vivre une expérience relationnelle différente de celle qui a créé le pattern pathologique, pour que ce pattern puisse se modifier.

Ce que le modèle prédictif apporte, c’est une explication neuroscientifique de ce mécanisme clinique bien établi. L’expérience correctrice n’est pas magique : c’est une erreur de prédiction suffisamment forte, dans un contexte sécurisant, qui force le cerveau à mettre à jour son modèle du monde.

L’alliance thérapeutique n’est donc pas un simple « bon contexte relationnel », c’est la condition nécessaire pour que le cerveau accepte de traiter l’erreur de prédiction comme une information fiable plutôt que comme un bruit à ignorer.

Ce que cela invalide (et ce que cela valide)

Ce qui ne tient plus :

  • « Le massage libère l’énergie bloquée dans le tissu »
    → Non, il n’y a pas d’énergie stockée.
  • « On accède au cerveau reptilien par le corps »
    → Non, le cerveau reptilien n’existe pas comme entité autonome.
  • « Le trauma est enkysté dans les muscles »
    → Non, le trauma est un pattern prédictif distribué.

Ce qui reste valide :

  • Certaines approches somatiques peuvent effectivement aider si elles créent un contexte sécurisant permettant au cerveau de mettre à jour ses prédictions.
  • Le toucher, le mouvement lent, la respiration peuvent envoyer des signaux bottom-up qui contredisent la prédiction de danger.
  • L’efficacité ne vient pas de la technique elle-même, elle vient de sa capacité à générer une erreur de prédiction dans un contexte d’alliance thérapeutique. La science explique le ‘comment’ – les mécanismes cérébraux et corporels en jeu – c’est la relation humaine, sécurisante et bienveillante, qui favorise le changement.

Les approches compatibles avec ce modèle

Les approches thérapeutiques qui s’inscrivent dans ce cadre, même si elles ne se réclament pas toujours du Predictive Processing :

  • Les TCC de 3e génération (ACT, thérapie basée sur la pleine conscience) : elles visent explicitement à modifier le rapport aux sensations corporelles plutôt qu’à les supprimer.
  • La thérapie d’exposition graduée : elle permet au cerveau de mettre à jour ses prédictions en confrontant (de manière sécurisée) la prédiction de danger à la réalité.
  • Certaines approches somatiques (Somatic Experiencing, méthodes inspirées de Feldenkrais, certaines formes de yoga thérapeutique) : lorsqu’elles travaillent sur l’intéroception sans invoquer d’énergies mystérieuses.

Le dénominateur commun : ces approches créent des conditions pour que le cerveau apprenne que le corps est en sécurité, plutôt que de prétendre « extraire » quelque chose du corps.

Objection légitime, la thérapie n’est pas de l’ingénierie

Dans cet article, nous avons évoqué les travaux de chercheurs (Barrett, Clark, Seth, Friston) qui parlent de « cerveau prédicteur », de « machine biologique », de « neurosciences computationnelles », voire même de « Beast Machine« . Ce vocabulaire peut sembler froid, réducteur. Il évoque l’image d’un organisme-automate, d’une ingénierie du vivant qui viderait l’humain de ce qui fait sa singularité.

Cette inquiétude est légitime. Pourtant, il s’agit d’un malentendu sémantique majeur.

Ce que « Machine » ne signifie pas

Quand les neuroscientifiques comme Anil Seth parlent de « Machine Biologique » (The Beast Machine), ils ne pensent pas à une horloge ou un ordinateur de bureau. Ils font référence à la cybernétique du vivant : une organisation complexe dont le seul but est de persévérer dans son être (le Conatus de Spinoza).

Un ordinateur ne ressent rien car il ne se soucie pas de sa survie. Nous ressentons des émotions précisément parce que nous sommes des ‘machines charnelles’ qui doivent gérer leur allostasie : anticiper, ajuster et maintenir notre équilibre face à un monde en constante évolution.

D’où vient la confusion ?

Dans les années 1950-1980 (cognitivisme classique), on pensait effectivement le cerveau comme un ordinateur de bureau :

  • Input (Sens) → Traitement (Logiciel) → Output (Mouvement).
  • C’était une vision machiniste et dualiste (le logiciel peut changer de matériel, donc l’esprit est séparable du corps).

Avec le Predictive Processing (Barrett/Clark/Seth), « computationnel » change de sens :

  • Cela désigne le traitement de l’incertitude pour survivre.
  • Une plante qui tourne ses feuilles vers le soleil fait une « computation » biologique. Elle capte des signaux, prédit où est la source d’énergie et s’adapte.
  • Ici, la computation n’est pas « logique » (abstraite), elle est biologique (au service de la survie). C’est du calcul de probabilités pour rester en vie.

Le « Matérialisme Enchanté »

Loin d’un réductionnisme triste, cette vision propose un matérialisme enchanté. Elle rejoint la philosophie de Spinoza (le conatus) et les travaux de Francisco Varela sur l’énaction, qui insistent sur l’autonomie et l’auto-organisation des systèmes vivants – des concepts déjà bien ancrés dans la pensée française.
Au lieu de dire ‘L’esprit est juste une machine‘, ces chercheurs nous invitent à nous émerveiller : ‘Regardez comme la matière est complexe et merveilleuse pour réussir à générer de l’esprit, de l’amour et du sens !’

Accepter ce vocabulaire technique n’est pas une soumission à la technologie, mais une exigence de rigueur : permettre de décrire des phénomènes subtils (la conscience, la douleur…) sans dépendre d’explications invérifiables.

Le Modèle Biopsychosocial (BPS)

Pour une approche « holistique » rigoureuse, la médecine moderne possède déjà son propre modèle moniste, référence de la prise en charge de la douleur : le Modèle Biopsychosocial.

Proposé en 1977 par le psychiatre George Engel pour contrer une médecine trop mécaniste, ce modèle postule que la santé n’est pas un état purement biologique, mais le résultat d’une interaction dynamique.

Les trois sphères

Le BPS s’articule autour de trois sphères indissociables :

1. La Sphère Biologique (Le Substrat) C’est la « machine » charnelle : génétique, tissus, inflammation, anatomie. Le domaine de la chirurgie et de la pharmacologie.

Attention : on peut avoir une lésion massive sans douleur, ou une douleur difficilement supportable sans lésion visible. Le « Bio » seul n’explique pas tout.

2. La Sphère Psychologique (L’Expérience) C’est le domaine des prédictions et des croyances. Une pensée catastrophiste (« je ne guérirai jamais ») modifie la chimie du cerveau et augmente la sensibilité nerveuse (nociception).

C’est ici que le Predictive Processing (Barrett/Clark) trouve sa place : les émotions et croyances ne sont pas de simples « états mentaux », ce sont des prédictions qui façonnent l’expérience corporelle.

3. La Sphère Sociale (Le Contexte) C’est l’environnement dans lequel l’organisme évolue : travail, famille, niveau socio-économique, culture.

Exemple : Une douleur au dos ne se soigne pas de la même façon chez une personne épanouie au travail et chez une personne harcelée par son management. Le contexte social module la réponse biologique.

En quoi c’est du monisme ?

Le modèle BPS ne dit pas « c’est dans la tête » ou « c’est dans le corps ». Il dit : « C’est dans l’interaction. »

Contrairement aux approches ésotériques qui invoquent des « énergies » invérifiables pour relier les sphères, le BPS utilise des processus prouvés :

  • Bio ↔ Psycho : neuro-endocrinologie (le stress produit du cortisol qui modifie les tissus)
  • Psycho ↔ Social : psychologie sociale (le soutien social module l’anxiété)
  • Bio ↔ Social : épidémiologie (la pauvreté affecte la santé physique)

Ces liens ne sont pas magiques, ils sont documentés par de nombreuses études.

La différence avec l’ésotérisme

Une approche énergétique dira : « Votre douleur au dos vient d’un blocage énergétique causé par un traumatisme émotionnel. »

Le BPS dira : « Votre douleur au dos résulte d’une interaction entre :

  • Une lésion tissulaire (Bio)
  • Un traumatisme passé qui a créé des prédictions de danger, maintenues par des croyances sur la fragilité du dos (Psycho)
  • Un contexte de travail stressant qui réactive ces prédictions (Social) »

Les deux approches reconnaissent le rôle du traumatisme émotionnel, mais le BPS le traduit en mécanismes observables (prédictions, activation du système nerveux autonome, cortisol) plutôt qu’en « énergie bloquée ».

Le lien avec la pratique thérapeutique

Un praticien formé au BPS ne se contentera pas de :

  • Prescrire des anti-inflammatoires (Bio seul)
  • Dire « c’est psychosomatique » (Psycho seul)
  • Conseiller de changer de travail (Social seul)

Il considérera la relation entre votre colonne (Bio), vos peurs liées au mouvement (Psycho) et vos conditions de vie (Social).

C’est similaire à ce que propose le Predictive Processing à l’échelle neurologique : le cerveau ne sépare pas le signal corporel (bottom-up) du contexte (top-down). Le BPS résulte du même principe appliqué à l’échelle de la personne dans son environnement.

L’Intéroception dans le Carré Magique Systémique®

Les 4 quadrants du CMS

Quel lien avec le monde de l’entreprise, du coaching et de la supervision ?

Si l’on évite l’écueil de la réification (l’entreprise n’a pas de conscience incarnée, ce sont les acteurs qui en ont une), ce modèle neuroscientifique éclaire d’un jour différent l’accompagnement en entreprise.

Ainsi, dans notre modèle du Carré Magique Systémique®, nous portons attention à la « Conscience de l’expérience subjective » (Quadrant 1 du carré). 

Le récit qu’un acteur fait d’une situation est inséparable de son état physiologique (son intéroception).

  • Lorsqu’une personne décrit une situation comme « bloquée » ou « sans issue », cela traduit souvent l’état de son propre système nerveux autonome (figement ou sidération face à une prédiction de menace).
  • Les « signaux faibles » ne proviennent pas seulement du contexte, ils résident aussi dans le ressenti de l’acteur.

En développant cette conscience de l’expérience subjective, on permet à l’acteur de retrouver de la flexibilité afin d’explorer d’autres manières de participer aux dynamiques dont il fait partie.

Le Système Perception-Réaction (Nardone)

En approche stratégique brève, Giorgio Nardone parle de Système Perception-Réaction (SPR).

Pour lui, le problème n’est pas une « réalité objective » de la situation, mais résulte de la manière dont l’acteur construit cette réalité par la boucle :

  1. Perception : Comment je vois la situation (influencée par mes prédictions)
  2. Réaction : Comment j’agis en conséquence
  3. Effet : Ces actions modifient la situation
  4. Confirmation : Ce qui confirme ma perception initiale

Le modèle du cerveau prédicteur apporte un soubassement neuroscientifique à ce que Nardone observait cliniquement : la perception n’est pas passive, elle est prédictive. L’acteur ne « voit » pas la résistance au changement, il la prédit et cette prédiction façonne ce qu’il perçoit et comment il agit.

La différence entre le CMS et l’approche stratégique classique ?
Nardone intervient sur les tentatives de solution (les réactions) pour casser le cercle vicieux.
Le praticien formé au CMS travaille d’abord sur la conscience de la perception (Quadrant 1) pour que l’acteur prenne conscience  qu’il co-construit ce qu’il observe.

Du Quadrant 1 au Quadrant 4 : la boucle SPR incarnée

Cette perspective permet de revisiter la question de la co-responsabilité (Quadrant 4 du modèle) en termes de SPR incarné :

  • L’acteur n’est pas « responsable » de la situation au sens moral (culpabilité).
  • Mais il co-construit la dynamique par ses prédictions intéroceptives qui façonnent ses perceptions, lesquelles orientent ses réactions, qui génèrent des effets, confirmant ainsi le processus en cours.

Exemple concret (coaching d’un manager) :

Un manager « sent » une résistance au changement dans son équipe (prédiction intéroceptive → Quadrant 1). 

Cette sensation corporelle d’insécurité façonne sa perception : il voit des signaux de résistance.
Il réagit à cela par un style de communication défensif ou contrôlant (Quadrant 3 de la Communication).
L’équipe, face à ce contrôle, se crispe effectivement (Quadrant 2 jeux des acteurs).
Le manager observe cette crispation et se dit : « Je le savais bien, ils résistent. »
Sa prédiction est confirmée, le SPR se boucle.

Le coach formé au CMS peut aider l’acteur à :

  1. Identifier ses sensations corporelles
  2. Reconnaître qu’il s’agit de prédictions
  3. Expérimenter de nouvelles actions qui génèrent des erreurs de prédiction susceptibles de faire évoluer la situation :
    « Et si tu testais une approche différente et observais ce qui se passe ? » 

C’est développer la conscience du SPR pour que l’acteur devienne observateur de son propre système perception-réaction.

Le monisme en pratique organisationnelle

Reconnaître que l’acteur qui décrit ‘sa’ situation est un organisme vivant dont les prédictions intéroceptives façonnent la manière dont il perçoit et co-construit les dynamiques organisationnelles. 

Le praticien formé au CMS vise à développer la conscience de ces prédictions . Ce modèle n’exclut pas une exploration élargie (un conflit d’équipe peut aussi révéler des processus organisationnels dysfonctionnels), mais il éclaire la manière dont les acteurs, par leurs prédictions intéroceptives, co-construisent la réalité qu’ils perçoivent et agissent en conséquence.

La supervision comme lieu d’apprentissage : C’est en supervision que l’acteur du changement apprend à repérer ces mécanismes, d’abord chez lui-même (quand il raconte « sa » difficulté dans une situation), pour ensuite pouvoir les identifier chez les autres. Le CMS forme des praticiens capables d’accompagner sans réifier, d’intervenir sans imposer.

Conclusion

En définitive, réintégrer le corps dans l’accompagnement est une nécessité, à condition de le faire avec la rigueur que le sujet mérite. Nous n’avons pas besoin de mystifier la biologie pour la trouver merveilleuse. Comprendre que nous sommes des organismes prédictifs cherchant à maintenir leur équilibre est une base bien plus solide pour accompagner le changement que les promesses de libération énergétique.

Le parcours proposé dans cet article tente de trouver son chemin entre deux écueils :  le dualisme cartésien qui sépare corps et esprit, l’ésotérisme New Age qui les relie par des concepts invérifiables.
Le modèle du cerveau prédicteur, articulé au modèle biopsychosocial, offre un cadre moniste rigoureux qui permet de penser la conscience incarnée — cette relation circulaire entre ce que nous pensons et ce que nous ressentons corporellement — sans renoncer à l’exigence scientifique.

Pour les praticiens de la complexité organisationnelle, cette perspective ouvre un champ d’intervention renouvelé : travailler avec la conscience de l’expérience subjective n’est pas une concession aux approches « douces », c’est reconnaître que l’acteur qui pense la stratégie est d’abord un organisme qui prédit, ressent et ajuste ses prédictions dans l’action. C’est là que se joue la co-responsabilité, non comme une culpabilité à assumer, mais comme une capacité à observer comment nous participons aux dynamiques dont nous faisons partie.


📚 Pour aller plus loin

Pour ceux qui souhaitent approfondir les concepts de monisme, d’intéroception et de cerveau prédicteur, voici une sélection d’ouvrages de référence, classés par leur apport spécifique à notre réflexion.

1. Le filtre critique (Pour déconstruire les neuromythes)

Albert Moukheiber, Votre cerveau vous joue des tours, Allary Éditions (2019).

  • L’apport : C’est la porte d’entrée. Moukheiber, psychologue clinicien et docteur en neurosciences, offre une boîte à outils pour l’esprit critique.
  • Pourquoi le lire : Pour apprendre à se méfier de nos intuitions et comprendre pourquoi notre cerveau cherche du sens (et des causalités) là où il n’y en a pas toujours. Indispensable pour ne pas tomber dans le panneau des explications pseudo-scientifiques simplistes.

2. La révolution du Cerveau Prédicteur (Le cœur du modèle)

Lisa Feldman Barrett, How Emotions Are Made: The Secret Life of the Brain (2017).
TED Talk « You aren’t at the mercy of your emotions » (sous-titres FR disponibles)

  • L’apport : C’est elle qui a porté le coup de grâce à la théorie du cerveau triunique et des émotions universelles « innées ». Elle développe la Théorie de l’Émotion Construite.
  • Pourquoi le lire : Pour comprendre concrètement comment le cerveau combine sensations corporelles et contexte pour fabriquer une émotion. C’est la base théorique du monisme moderne.

Andy Clark, The Experience Machine: How Our Minds Predict and Shape Reality (2023).

  • L’apport : Clark est le grand pédagogue du Predictive Processing. Il réhabilite le terme de « machine biologique » et explique comment notre perception est une « hallucination contrôlée ».
  • Pourquoi le lire : Pour dépasser la peur du vocabulaire « computationnel » et comprendre comment l’action et la perception sont les deux faces d’une même pièce (prédire pour survivre).
    Article « Whatever next? Predictive brains, situated agents, and the future of cognitive science » (2013) – résumé accessible

Karl Friston, « The Free-Energy Principle: A Unified Brain Theory? », Nature Reviews Neuroscience (2010).

  • L’apport : La formalisation mathématique du Predictive Processing. Friston montre que tout organisme vivant cherche à minimiser la « surprise » (écart entre prédiction et perception).
  • Pourquoi le lire : Pour les plus théoriciens. C’est technique, mais c’est le soubassement formel de tout ce qui précède.

3. La conscience incarnée (Le lien corps-esprit)

Anil Seth, Being You (2021). (En français : La conscience : dans le secret de nos perceptions).

  • L’apport : Seth introduit le concept de « Beast Machine ». Il démontre que la conscience n’est pas un logiciel abstrait, mais une fonction biologique enracinée dans la régulation de notre corps vivant (homéostasie).
  • Pourquoi le lire : Pour saisir le lien intime entre « se sentir vivant » (intéroception) et « être conscient ». C’est l’argument ultime contre le dualisme cartésien.
    Accès facile : TED Talk « Your brain hallucinates your conscious reality » (sous-titres FR)

Antonio Damasio, L’Erreur de Descartes, Odile Jacob (1995).

  • L’apport : Le classique historique. Bien que certaines notions aient évolué, Damasio a été le premier à réintroduire l’émotion et le corps (les marqueurs somatiques) au cœur de la raison.
  • Pourquoi le lire : Pour comprendre l’histoire de ce basculement scientifique et pourquoi « raisonner froidement » sans émotion est biologiquement impossible.

4. Le cadre clinique (La pratique médicale)

George L. Engel, « The Need for a New Medical Model: A Challenge for Biomedicine », Science (1977).

  • L’apport : L’article fondateur du modèle Biopsychosocial.
  • Pourquoi le lire : Pour voir comment la médecine a tenté, il y a déjà 40 ans, de sortir du « tout biologique » pour intégrer les dimensions psychologiques et sociales dans le soin.

5. L’approche stratégique et systémique

Giorgio Nardone & Paul Watzlawick, L’art du changement, L’Esprit du temps (1993).

  • L’apport : La présentation du Système Perception-Réaction et de l’approche stratégique brève.
  • Pourquoi le lire : Pour comprendre comment les tentatives de solution maintiennent le problème, et comment intervenir sur les boucles relationnelles sans prétendre accéder à une « réalité objective ».

Paul Watzlawick, La réalité de la réalité, Seuil (1978).

  • L’apport : Fondamental pour comprendre le constructivisme et la 2de cybernétique.
  • Pourquoi le lire : Pour saisir que « la carte n’est pas le territoire » et que l’observateur fait partie du système observé.

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