Logique d’interaction : Évitement ou Contrôle ?

Ma part, rien que ma part, mais toute ma part.

— François Balta

Dans les formations à l’approche interactionnelle de Palo Alto, un moment revient : celui où les participants peinent à décoder leurs propres tentatives de solution. Ils voient bien qu’ils « font quelque chose » face à un problème relationnel ou organisationnel. Mais quoi exactement ? Et pourquoi ça ne marche pas ?

More of the same…” nous dit Paul Watzlawick

Mais c’est quoi ce “same” ?

Deux grandes logiques reviennent de manière quasi-universelle : la logique de contrôle et la logique d’évitement. Elles s’opposent en apparence. Elles conduisent à la même impasse.

Le cercle comme point de départ

L’interaction, dans la pensée systémique, n’est pas la somme de deux comportements individuels. C’est un système — un cercle — dans lequel chacun occupe une part.

La phrase de François Balta en donne la formulation la plus juste : « Ma part, rien que ma part, mais toute ma part. » Ce qui signifie : je ne suis responsable ni de ce qui appartient à l’autre, ni du tout. Mais je suis pleinement responsable de ce qui m’appartient — et c’est déjà considérable.

Les deux tentatives de solution qui finissent par rigidifier l’interaction se définissent comme des sorties hors de cette juste place.

La logique de contrôle

Sortir de sa zone par peur de l’incertitude

Derrière la logique de contrôle, on trouve souvent une peur de l’incertitude. Ne pas savoir ce que l’autre va faire, comment la situation va évoluer, si le résultat sera acceptable — cette intolérance à l’imprévisible pousse à empiéter sur la part de l’autre.

En entreprise, cela ressemble à ceci : une équipe projet accumule du retard. Le manager multiplie les points de suivi, demande des reportings détaillés, relance avant chaque échéance. Il croit réduire l’incertitude en augmentant la visibilité.

Effet systémique : l’équipe attend les consignes plutôt que d’initier. Elle se déresponsabilise progressivement. Le manager obtient exactement ce qu’il redoutait — une équipe qui ne prend plus d’initiative. L’incertitude augmente. Le contrôle s’intensifie en retour.

La tentative de solution devient le problème.

La logique d’évitement

Rétrécir sa zone par peur de la confrontation

La logique d’évitement part d’un autre substrat émotionnel : la peur de la confrontation. Dire ce qui ne va pas, nommer un désaccord, tenir une position inconfortable — autant de situations que l’on contourne en rétrécissant sa propre zone d’intervention.

Même manager, même situation de retard. Cette fois, il voit les signaux d’alerte mais ne dit rien. Il réajuste les plannings en silence, « protège » l’équipe des remontées de la direction, reporte la conversation difficile.

Effet systémique : l’équipe ne mesure pas la gravité réelle. Elle continue au même rythme. La direction, mais aussi l’équipe, perdent confiance dans le manager. La confrontation qu’il redoutait arrive — amplifiée, avec moins de marge de manœuvre.

Deux chemins, même impasse

Le même manager, face à la même situation peut alterner les deux logiques selon les moments — voire les combiner : contrôler sur le registre des livrables, éviter sur le registre des tensions relationnelles.

Dans les deux cas, il sort de sa juste part. Dans les deux cas, la boucle se referme et renforce ce qu’il voulait éviter.

C’est là que la formule de Balta prend toute sa force comme boussole pratique. Non pas comme injonction morale, mais comme repère d’orientation : où est ma part dans ce qui se joue ? Est-ce que j’en fais trop — ou pas assez ?

Ces deux logiques ne sont pas des catégories fixes.

Elles fonctionnent plutôt comme les deux pôles d’une même polarité interactionnelle.

Selon les moments, une personne peut basculer de l’une à l’autre — voire activer les deux simultanément.

Le problème n’est pas l’existence de ces pôles, mais la rigidification sur l’un d’eux.

Ce que ça change en pratique

Identifier sa tentative de solution ne suffit pas à la défaire — mais c’est un point d’entrée. Reconnaître « je suis en train de contrôler » ou « je suis en train d’éviter » ouvre une question : qu’est-ce qui se passe dans cette interaction qui rend cette tentative logique pour moi ? Et en conséquence, quelle dynamique relationnelle suis-je en train de co-construire ?

Ce déplacement — de la description comportementale vers la logique interactionnelle — est au cœur de l’approche systémique de Palo Alto. La peur de l’incertitude ou de la confrontation n’est pas une faiblesse individuelle à corriger. Elle s’est construite dans des interactions, et c’est dans les interactions qu’elle peut évoluer.



Contrôle et Évitement peuvent aussi être vus comme des tentatives de préserver quelque chose d’essentiel pour l’acteur. Parfois, contrôler est nécessaire. Parfois, éviter temporairement est stratégique. Dans des contextes politiques d’organisation, la “juste place” peut être difficilement tenable.


C’est ce mouvement que l’on pourrait appeler, dans l’esprit d’Elias, un « détachement impliqué » — cet équilibre entre engagement et distanciation où le praticien est à la fois acteur et observateur de sa propre participation. Ni fusion dans la situation, ni retrait derrière une prétendue objectivité.

En guise de conclusion ouverte

La prochaine fois que vous sentez l’envie de « prendre les choses en main » ou au contraire de laisser passer, posez-vous la question : est-ce que j’occupe ma place — toute ma place, rien que ma place ?

La réponse n’est pas toujours confortable. Mais elle peut se révéler plus utile que la tentative de solution habituelle.

Références

Watzlawick, Weakland, Fisch — Changements (1975)  ·  Nardone, Wittezaele — Une logique des troubles mentaux (2016)  ·  Balta — Accompagner avec l’approche systémique coopérative (2022)  ·  Elias — Engagement and Detachment (1987)  ·  

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