coupable

Un regard systémique sur la frustration d’Anthony, episode 1

Les pièges de l’agilité : proposition d’un regard systémique

La frustration d’Anthony

Agiliste militant, Anthony dénonce, dans un post LinkedIn, les faux-semblants de la “fausse agilité” :

“L’agilité, en théorie, c’est censé apporter du mouvement, de l’adaptation, du progrès. En pratique, certains en ont fait une machine à entretenir l’entropie.”

(…)

“L’agilité mal comprise ne réduit pas l’entropie, elle l’alimente.”

(…)

Bref, l’agilité n’est pas un décor. C’est une discipline.
La question, c’est : Comment avance-t-on ? Et comment réduit-on le brassage d’air ?

Ce post exprime une frustration bien réelle et légitime : l’écart entre la promesse de l’agilité (mouvement, adaptation, progrès) et son application figée dans certaines organisations. Anthony met en lumière un paradoxe : une approche censée fluidifier devient parfois un carcan procédural !

L’objectif de cette série de deux articles consiste à explorer, avec un regard systémique, cette frustration et le constat de blocage qui en découle : “Comment avance-t-on ?”

Commençons par identifier les pièges vers lesquels la frustration peut nous conduire…

Piège n°1 : Désigner des coupables

Face à une situation qui nous exaspère, la réaction instinctive consiste souvent à désigner des coupables. C’est un mécanisme classique : nous cherchons à réduire notre inconfort en attribuant la responsabilité à autrui.

Le triangle SAD-MAD-BAD

Dans ce schéma, nous nous positionnons en tant que victime (“sad”), tandis que les autres deviennent :

Les “bad” : ces “Tartuffes de l’agilité” qui perpétuent volontairement une “fausse agilité” par intérêt ou malveillance.

Les “mad” : des exécutants aveuglés par la bureaucratie, appliquant mécaniquement des rituels sans recul critique.

Dans les deux cas, l’implicite est le même, nous (auteur et lecteur) sommes du bon côté :

  • Au contraire des « bad », celui de ceux qui n’agissent pas par intérêt, mais par idéalisme et sont donc légitimes à les critiquer.
  • Au contraire des « mad », celui de ceux qui eux ont compris et sont donc légitimes à expliquer aux idiots.

Le piège de la simplification

Cette désignation de coupables soulage temporairement, mais ne résout rien. Elle enferme chacun dans un rôle figé :

Les “mad” sont à envoyér en formation ou en coaching pour “comprendre enfin” (« camp de redressement »).

Les “bad” sont considérés comme nuisibles, ils représentent le Mal et doivent disparaître.

Maxime Rovere l’exprime bien dans Que faire des cons ? : nous sommes vite tentés de croire qu’il suffirait d’éliminer les idiots et les salauds pour résoudre les problèmes… Or, cette vision est une impasse qui peut nous conduire vers l’Ultra-Solution.

L’illusion dangereuse de l’Ultra-Solution :

Paul Watzlawick, dans Comment réussir à échouer, met en garde contre l’Ultra-Solution :

Une ultra-solution est une solution qui se débarrasse non seulement du problème, mais aussi de tout le reste, dont la relation à l’autre et, en dernier ressort, la vie.

Autrement dit, en dénonçant les coupables, nous risquons d’entretenir nous-mêmes le blocage que nous dénonçons.

Si l’agilité est vue comme une lutte , un « combat contre » …. », l’autre est avec ou contre moi, il y a peu de chances que cela amène à une vision commune…

Piège n°2 : Détenir La Vérité

Un autre écueil réside dans l’idée qu’il existerait UNE bonne compréhension de l’agilité. Anthony le dit explicitement :

“Le vrai problème ? L’agilité mal comprise ne réduit pas l’entropie, elle l’alimente.”

Cette affirmation repose sur une croyance implicite : il existerait une bonne et une mauvaise compréhension de l’agilité, une Vérité accessible à certains, mais ignorée par d’autres.

La réification : un piège cognitif

Ce qui suppose aussi l’existence vérifiable d’une réalité extérieure nommée “AGILITÉ”, processus de pensée nommée réification et inlassablement dénoncé par Gregory Bateson pour sa capacité à nous séparer :

“There are times when I catch myself believing that there is such a thing as something; which is separate from something else.”

Si nous croyons qu’il existe une réalité extérieure fixe, appelée “Agilité”, à laquelle certains auraient accès et d’autres non, cette approche sépare au lieu de relier (Edgar Morin). Elle rigidifie les positions : d’un côté les “vrais agilistes”, de l’autre les “Tartuffes”. Elle crée des camps, des adversaires et empêche un dialogue génératif.

Ainsi, la réification polarise et contribue à empêcher une évolution commune.

Piège n°3 : Ignorer le signal paradoxal

Adopter un regard systémique, c’est aussi postuler que les autres ont toujours une bonne raison d’agir comme ils le font, même si ça nous dérange profondément !

Dans Une logique de la communication, Don Jackson formule ce principe fondamental :

“Nous faisons tout le temps du mieux que nous pouvons étant donnée la manière dont nous percevons les contextes et les relations dont nous faisons partie.”

Si certaines personnes adoptent ces comportements bureaucratiques que nous dénonçons, ce n’est pas forcément par incompétence ou mauvaise foi, mais parce que leur perception du contexte les y amène.

Voir les blocages comme des symptômes de polarités

Un cadre systémique nous invite à voir ces comportements non comme des défauts individuels, mais comme des signaux des tensions à l’œuvre dans le système.

Rejeter ces signaux, c’est se priver d’une information précieuse. Au contraire, les prendre en compte peut nous aider à comprendre les tensions organisationnelles sous-jacentes.

C’est toute l’importance du travail sur les paradoxes organisationnels, voir par exemple l’article “Démarcation et Appui: Le Paradoxe du Changement Organisationnel” ou ma conférence “Paradoxe, résistances, le changement à l’épreuve de la complexité”

Si certaines pratiques “faussement agiles” perdurent, ce n’est pas par hasard ou intention malveillante. Quelles polarités les produisent et les maintiennent en place ?

Questionner les dynamiques

Une lecture systémique cherche à dépasser la frustration (juste car elle mobilise des valeurs, utile car elle met en mouvement), en écartant la tentation de dénoncer des coupables (carences des individus), pour questionner les dynamiques en jeu dans la situation…

Comment le contexte organisationnel favorise-t-il ces blocages ?

Comment sortir de la polarisation et du jugement moral pour co-construire un mouvement collectif ?

Nous reviendrons sur ces questions dans le deuxième article, au travers de l’élargissement que propose le Carré Magique Systémique.

Mais avant cela, nous nous appuierons sur la sagesse de La Fontaine pour considérer l’agilité comme un trésor paradoxal


Photo de Kindel Media: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/homme-short-shorts-chaussures-noires-7785049/

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