A quoi sert un modèle ?

Repenser les modèles : du réel à l’engagement

Je viens de vivre une scène assez classique en présentant une session intitulée « Paradoxes, résistances… le changement à l’épreuve de la complexité ».

Fin de conférence.
Un participant prend la parole :

« Votre polarité vie/mort… c’est faux. On ne peut pas réduire le réel à deux pôles. Il y a bien plus de dimensions que cela. »

Sur le moment, la tentation se présente de répondre sur le fond : défendre les polarités, mobiliser Barry Johnson, convoquer les travaux de Wendy Smith et Marianne Lewis sur les paradoxes.

Mais, avec un peu de recul, il me semble que ce n’est pas là que se situe le désaccord.


Une attente implicite vis-à-vis des modèles

L’objection repose sur une idée largement partagée, mais rarement interrogée :

Un modèle devrait être une description fidèle du réel.

Si l’on adopte ce critère, alors la critique est imparable.
Les polarités sont fausses.
Les typologies le sont aussi.
Les frameworks, quels qu’ils soient, échouent tous à saisir la richesse et la dynamique des situations.

Et, d’un certain point de vue, c’est exact.

Mais cela revient à demander aux modèles ce qu’ils ne peuvent pas fournir.

Toute modélisation est une réduction

Un modèle n’est jamais un miroir du réel. Il est une sélection — et toute sélection engage celui qui sélectionne.

Heinz von Foerster le formule de manière radicale :

« Anything said is said by an observer. » (Understanding Understanding, 2003)

L’observateur ne peut s’extraire de ce qu’il observe — il en fait partie, qu’il le veuille ou non. Toute description reflète une perspective plutôt qu’elle ne révèle une réalité.

Ce n’est pas un défaut des modèles. C’est leur condition.

Le problème n’est pas la simplification

On reproche souvent aux modèles de simplifier.

Mais la simplification n’est pas en soi un défaut. Elle est une condition de possibilité de toute action.

La question pertinente n’est donc pas :

« Est-ce que ce modèle simplifie le réel ? »

mais plutôt :

« Qu’est-ce que ce modèle rend visible, et qu’est-ce qu’il rend possible ? »

Karl Weick, dans Sensemaking in Organizations (1995), rappelle que les acteurs n’agissent pas à partir de représentations exactes du monde, mais à partir de constructions plausibles qui leur permettent de poursuivre l’action. La validité d’un cadre ne tient pas à sa vérité, mais à sa capacité à soutenir l’engagement dans la situation .

Ce que proposent les polarités

Lorsque j’évoque une polarité — vie/mort, court terme/long terme, stabilité/changement — je ne prétends pas décrire une structure fondamentale du réel. C’est l’interprétation humaine d’une expérience.

L’intention du modèle, ici la polarité, est de constituer un outil de cadrage de l’attention.

Les travaux de Barry Johnson (Polarity Management, 1992) ou de Wendy Smith et Marianne Lewis (Both/And Thinking, 2022) montrent que certaines tensions ne sont pas des problèmes à résoudre, mais des dynamiques à réguler dans le temps.

La polarité ne dit pas « ce qu’est » la situation, dans l’absolu.
Elle invite l’acteur humain à porter attention à ce qui :

  • revient de manière récurrente,
  • ne disparaît pas malgré les tentatives de résolution,
  • exige d’être tenu plutôt que tranché.

Elle oriente une manière d’habiter l’action, plus qu’elle ne fournit une grille d’explication du monde.

Réifier les catégories

D’autres approches proposent des typologies ou des cadres permettant de qualifier les situations et d’ajuster les modes d’intervention.

Ces outils peuvent être précieux.

Mais ils introduisent un autre risque : celui de faire croire que l’on peut identifier objectivement la nature d’une situation, comme si celle-ci existait indépendamment des acteurs qui la vivent.

Or, dans une perspective interactionnelle et constructiviste, ce postulat est difficile à soutenir.

Ralph Stacey, dans Strategic Management and Organisational Dynamics (7e éd., 2016), insiste sur le fait que les organisations ne sont pas des systèmes objectivables, mais des processus d’interactions en cours, au sein desquels le sens se construit de manière locale, conflictuelle et émergente.

C’est un piège à éviter : que le modèle ne bascule de l’outil guidant l’orientation à la prétention d’une description du réel.

Dire qu’un modèle n’a pas à décrire le réel ne revient pas à dire que tous les modèles se valent.

Un modèle invalide reste un modèle invalide

La question de la validité reste entière.

Un modèle peut être :

  • ni vrai ni valide — les typologies de styles d’apprentissage (auditif/visuel/kinesthésique) en sont un exemple : aucune base empirique sérieuse, orienter la pédagogie sur cette base ne produit rien de démontrable.
  • non vrai mais valide — les polarités, ou la double contrainte de Bateson : personne ne prétend que ce sont des descriptions exactes du réel, mais ils rendent visible quelque chose d’utile dans la pratique.
  • prétendument vrai et pourtant invalide — Mehrabian et ses 55/38/7%, la pyramide de Maslow, le cerveau triunique de MacLean, ou encore la matrice accord/certitude de Stacey : des modèles dont les bases empiriques ont été largement invalidées, ou que leurs auteurs eux-mêmes ont renié. Ils persistent pourtant parce qu’ils « parlent ». L’usage qu’on en fait trahit souvent le contexte original — parfois à l’insu de celui qui les mobilise.

Weick le rappelle : « constructions plausibles » ne signifie pas constructions arbitraires. La plausibilité s’évalue — à partir de ce qu’un modèle rend visible, de ce qu’il produit dans la pratique, et de la transparence avec laquelle il est présenté.

Un modèle humblement présenté reste responsable de ce qu’il génère.

Un déplacement de posture

J’oublie parfois, comme dans cette conférence, de prendre la précaution d’expliciter l’intention des modèles que je présente.

Au lieu de prétendre :

« Voici un modèle pour comprendre la situation. »

Il importe de préciser l’intention :

« Voici un modèle pour transformer notre manière d’y participer. »

Ce déplacement peut sembler mineur. Il est en réalité décisif.

Il fait passer :

  • d’une logique de représentation à une logique d’engagement,
  • d’une recherche de vérité à une recherche de pertinence,
  • d’une posture d’observateur à une posture de participant.

En conclusion

L’objection entendue à la fin de cette conférence met en lumière une attente sous-jacente : celle de disposer de modèles « vrais ».

Or, dans des environnements complexes, cette attente est illusoire.

Le danger n’est pas de simplifier, c’est d’oublier que l’on simplifie.

Ce n’est pas le modèle en lui-même qui pose problème.
C’est maintenir l’illusion qu’il pourrait décrire le réel.

Ce que nous pouvons viser, c’est autre chose : présenter humblement des modèles suffisamment simples pour être mobilisables.

Une question pour prolonger

La prochaine fois que vous mobilisez un modèle, vous pouvez vous demander :« Suis-je en train d’expliquer le monde… ou de prendre un tremplin pour  transformer ma manière d’y agir ? »


Aperçu de la conférence :

Photo de MART PRODUCTION: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/art-eau-creativite-imagination-7577907/

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