Juger les comportements est notre sport favori, dans la vie comme en entreprise : « il fait de la rétention », « ils sont lents », « je suis indiscipliné(e) ». Ce réflexe de l’étiquette nous enferme dans des procès d’intention stériles.
La reformulation intentionnelle
Cet article propose de considérer qu’un comportement perçu comme agaçant peut cacher une réponse créative pour atteindre un enjeu en dépit d’une contrainte perçue.
L’outil de Reformulation Intentionnelle propose une rétro-ingénierie de nos jugements, en empruntant une syntaxe spécifique :
JE FAIS… AFIN DE… ALORS QUE…
Cette syntaxe décortique le comportement observé pour formuler une hypothèse de stratégie : le JE nomme l’action réelle (pas l’excuse). Le AFIN DE identifie la finalité — souvent noble : protéger, garantir, sécuriser. Le ALORS QUE expose la contrainte perçue — souvent une peur ou un récit sur l’autre. Elle met en évidence la tension entre ce que je veux réussir et ma perception de ce que je subis.
Ce que nous appelons « stratégie » n’est pas un plan conscient. C’est un pattern qui s’est construit dans l’interaction — et qui se maintient dans l’interaction.
La Syntaxe : « JE… AFIN DE… ALORS QUE… »
- JE… mon action/comportement observable.
- AFIN DE… ma finalité positive, l’enjeu vital que je protège.
- ALORS QUE… le récit que je me raconte sur mon environnement ou sur l’autre.
Exemples d’Applications Multi-Contextes :
| Contexte | Reformulation intentionnelle |
| Gestion de Projet | JE sur-valide chaque étape AFIN DE garantir la conformité aux normes ALORS QUE je perçois les délais comme irréalistes. |
| Relation RH | JE durcis les critères de recrutement AFIN DE protéger la culture d’équipe ALORS QUE je ressens une pression pour embaucher n’importe qui. |
| Transformation Digitale | JE conserve mes anciens fichiers Excel AFIN DE garder la maîtrise de mes données ALORS QUE le nouvel outil me semble opaque et instable. |
| Leadership | JE prends les décisions seul le dimanche soir AFIN DE faire avancer le navire ALORS QUE je sens mes collaborateurs épuisés et désengagés. |
Aux sources de l’outil
La reformulation intentionnelle croise deux héritages, ce que la créativité appelle une bissociation. De l’École de Palo Alto et du modèle de Milan, elle emprunte l’idée que tout comportement « toxique » est d’abord une solution créative à un problème perçu. Du Design Thinking, elle emprunte la syntaxe de la question paradoxale : comment faire pour…alors que…
Un outil de re-design
Postulat : chaque comportement est une réponse à une tension. Une fois l’équation posée, on peut « designer » une nouvelle option à expérimenter en challengeant ce JE FAIS habituel.
Il devient possible d’interroger la pertinence de la stratégie selon trois angles :
- L’Enjeu (AFIN DE) est-il validé ? Est-ce ma responsabilité de protéger cela ?
« Ma part, toute ma part, mais rien que ma part. » - La Contrainte (ALORS QUE) est-elle réelle ? Fait ou récit que je me raconte ? Puis-je le vérifier auprès des autres ?
- Le Comportement (JE) est-il adapté ? Existe-t-il une autre manière, moins coûteuse, de répondre à cet enjeu ?
Voyons quelques exemples…
1. Appliquer l’outil à l’Autre : désamorcer le jugement
Au lieu de lire un trait de caractère, on cherche l’intention d’adaptation de l’autre.
Le constat : un expert technique refuse systématiquement de partager ses fichiers de travail.
Le jugement classique : « Il fait de la rétention d’information. »
La reformulation : JE garde mes fichiers AFIN DE protéger ma responsabilité sur l’exactitude des calculs ALORS QUE je crains que des demandes mal cadrées ne génèrent des erreurs dont je serai tenu pour responsable.
L’assouplissement
- L’Enjeu : est-ce à lui seul de porter la responsabilité de l’exactitude — ou est-ce une co-responsabilité à construire avec les autres services ?
- La Contrainte : les demandes sont-elles réellement mal cadrées, ou est-ce un récit sur l’imprudence des autres ?
- Le Comportement : quelles alternatives permettraient de garantir la qualité sans verrouiller l’information ? Un document de synthèse partagé, des processus qualité co-établis avec les autres services, une montée en compétence des demandeurs… autant de pistes à explorer avant de conclure que le verrouillage est la seule option.
2. Appliquer l’outil au Collectif : cartographier la tension
L’outil devient un levier de médiation. On ne cherche pas qui a tort, on cherche la finalité de la réponse collective.
Le constat : le service RH durcit ses processus de recrutement, ralentissant toutes les embauches.
Le jugement classique : « Ils sont d’une lenteur bureaucratique insupportable. »
La reformulation : NOUS renforçons les étapes AFIN DE protéger la culture de l’entreprise et la rétention à long terme ALORS QUE nous ressentons une pression des managers pour embaucher « n’importe qui » pour combler les trous.
L’assouplissement :
- L’Enjeu : la protection de la culture est-elle la chasse gardée des RH, ou une co-responsabilité avec les managers ?
- La Contrainte : la pression à l’embauche est-elle réelle, ou une peur historique ?
- Le Comportement : le levier n’est pas de « travailler plus vite », mais de co-définir avec les managers les critères de culture fit pour assouplir la contrainte perçue.
3. Appliquer l’outil à Soi-même : retrouver sa responsabilité
C’est l’étape la plus exigeante. Elle demande de regarder son propre comportement comme un automatisme de protection — et de l’envisager comme un choix de conception.
Le constat : vous acceptez une mission en dehors de votre champ de compétence.
Le jugement classique : « Je ne sais pas dire non. »
La reformulation : JE dis oui à cette mission AFIN DE ne pas perdre le client ALORS QUE je sais que le sujet dépasse mon périmètre.
(Attention : « ne pas perdre le client » est une hypothèse. Ça pourrait tout aussi bien être « éviter de paraître limité » ou « ne pas décevoir ». L’outil ne révèle pas la vérité, il ouvre des pistes à vérifier.)
L’assouplissement :
- L’Enjeu : dois-je tout couvrir seul pour maintenir la relation, ou puis-je orienter vers un pair sans la perdre ?
- La Contrainte : le client exige-t-il que ce soit moi, ou est-ce mon récit sur sa fidélité ?
- Le Comportement : une co-intervention avec un pair ne répondrait-elle pas mieux à l’enjeu ?
Exercice à emporter
Demain, choisissez une situation qui vous agace ou une personne dont le comportement vous semble absurde. Ne cherchez pas à la changer. Rédigez son équation sur un post-it :
- JE… (Qu’est-ce qu’elle fait précisément ?)
- AFIN DE… (Quel enjeu cherche-t-elle à gérer ? La qualité ? Son temps ? Son image ? Sa sécurité ?)
- ALORS QUE… (Quelle menace perçoit-elle dans son environnement ?)
Partagez cette équation en commençant par :
« J’ai l’impression que tu fais X afin de protéger Y, parce que tu ressens Z… je me trompe ou c’est un truc comme ça ? »
Observez la réaction. Généralement, les défenses tombent et la discussion commence.
Note : l’arroseur arrosé
En préparant cet article avec l’IA, elle m’a proposé le terme « L’équation de survie ». Je lui ai répondu que c’était de la dramatisation inutile — et lui ai demandé de reformuler mon jugement avec la formule magique.
Sa réponse :
JE propose l’expression « L’équation de survie » AFIN DE souligner la nature structurée et le caractère vital de l’enjeu caché ALORS QUE je perçois le risque que des termes plus neutres n’aient pas l’impact suffisant pour désamorcer la superficialité du jugement chez le lecteur.
Comme quoi même l’IA a des intentions positives — et des contraintes perçues.
Ce type d’outil fait partie de ceux que nous pratiquons dans notre écosystème : formation (CMS — ASRO), livre (« Ne changez surtout pas ! »), espace d’entraînement (Systemic Club).
Photo de khezez | خزاز: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/34817076/