L’IA et nos mythes du contrôle

1. Quand le corps refuse

Les fantômes du syndicat des marchands de certitudes
Se sont glissés jusqu’à ma dune. — J-P Capdevielle

Deux textes récents sur l’IA.
L’un, Samuel Lacroix, annonce : « je n’utiliserai plus jamais l’intelligence artificielle ».
L’autre, dans une conversation privée, répond : « usage lucide et maîtrisé, gouvernance éthique, vigilance cognitive ».
Refus contre régulation.

Ma réaction ? Un bâillement. Physique. Irrépressible.

Pas de l’indifférence, au contraire, le signal corporel d’une dissonance cognitive perçue, mais non encore explicitée. Mohamed Senhadji invite à la « lucidité cognitive » face à l’IA – repérer les biais, vérifier les sources. Cette lucidité commence peut-être au niveau somatique : sentir quand ça dérive vers la mécanique, quand le vivant s’absente du propos, quand la raison inhibe l’émotion.

Mon corps signale quelque chose : ces deux textes, malgré leurs positions contraires, partagent une même posture. Laquelle ?

2. Quelle histoire se raconte-t-on ?

Je suis prêt à admettre, tu vois, qu’il est licite de tailler des cailloux, car c’est rester dans les voies de la nature. Pourvu, toutefois, qu’on ne se mette pas à en dépendre trop : la pierre taillée pour l’homme, non l’homme pour la pierre taillée ! 

— Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père (1960)

Mon travail en accompagnement systémique & narratif m’a conditionné à interroger les récits implicites au-delà des discours explicites.
Quelle histoire portent ces textes ? Quelle idéologie structure leur pensée ?

Ces postures ne sont pas nouvelles. Elles rappellent la division de la horde face à la découverte du feu dans Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis. Face à cette mutation technique majeure, deux grands récits s’opposent déjà : celui du refus puriste et celui de la maîtrise rationaliste. Ce sont les deux mêmes histoires que nous nous racontons aujourd’hui face à l’IA !

Le récit du refus héroïque

L’individu souverain qui décide – « je ne céderai pas », c’est l’éternel « Back to the trees ! » de l’oncle Vania chez Roy Lewis, le fantasme d’un retour à l’état pur, avant la contamination par la technique. Mythologie de l’autonomie absolue, histoire de résistance. 

Quelle histoire se raconte-t-il ? Celle d’un sujet capable de tracer une frontière nette entre soi et le monde (ici, la technologie).

Le récit du contrôle éclairé

Chez Roy Lewis, c’est la posture d’Edward, le père progressiste, qui croit pouvoir maîtriser le feu par la méthode. La raison qui régule si elle reste vigilante. Mythologie des Lumières : gouvernance, transparence, méthode. 

Quelle histoire ? Celle d’une humanité qui, par la raison, maîtrise ses créations.

Deux récits.
Une même croyance : nous pourrions nous extraire de ce qui nous traverse. Comme si nous étions face à l’IA plutôt que dedans.

Ces textes ne sont pas inutiles – au contraire. Ils alimentent les conversations au sens de Ralph Stacey, ces interactions locales dont émerge l’à-venir que personne ne contrôle. Leur valeur n’est pas de convaincre d’une Vérité, mais de nourrir les processus dialogiques auxquels nous participons.

Les inquiétudes face à l’IA sont légitimes, respectables.
Mais quelle véritable nouveauté ?
Le métier de journaliste n’existait pas à Babylone. Quand la photographie est apparue, les peintres ont craint pour leur existence. Face à la menace de leur propre extinction annoncée depuis au moins 1972 (rapport Meadows), les humains ne parviennent toujours pas à s’entendre sur les réponses collectives.

L’IA n’invente pas les tensions qu’elle révèle.
Déjà Socrate, dans le Phèdre de Platon, déplorait que l’écriture affaiblit la mémoire et produit l’illusion du savoir. Comme toute technique majeure, l’IA ne se contente pas d’amplifier – elle reconfigure notre rapport au langage, à la mémoire, à la création (cf. André Leroi-Gourhan et  « l’extériorisation de la mémoire »). Des mutations anthropologiques dont nous commençons à peine à percevoir les contours..


Socrate raconte le mythe de Theuth et Thamous.

Theuth, inventeur de l’écriture, la présente au roi d’Égypte Thamous comme un remède (pharmakon) pour la mémoire. Mais le roi répond que c’est au contraire un poison : l’écriture ne renforcera pas la mémoire, elle l’affaiblira. Les gens cesseront d’exercer leur mémoire vivante et se fieront à des marques extérieures mortes.

Les reproches de Socrate à l’écriture :

  • Elle affaiblit nos facultés cognitives naturelles (comme aujourd’hui avec l’IA)
  • Elle produit l’illusion du savoir sans la compréhension réelle
  • Elle est un substitut mécanique à la pensée vivante
  • Elle ne peut pas répondre aux questions, contrairement au dialogue oral (ironie : l’IA, elle, peut répondre !)

L’écriture a effectivement transformé notre rapport à la pensée – Socrate n’avait pas tout à fait tort, mais ce n’était pas la catastrophe annoncée. Une reconfiguration, pas une destruction.


3. L’illusion de la prédictibilité

Ralph Stacey nous a appris ceci : nous ne sommes pas face à un processus que nous pourrions contrôler, nous sommes partie prenante, dans un processus émergent dont personne – ni les concepteurs, ni les utilisateurs, ni les régulateurs – ne maîtrise l’évolution.

Boucles de rétroaction imprévisibles. Effets émergents. Paradoxes irréductibles.

Les deux positions – refus et régulation – partagent le même fantasme : celui de la prédictibilité. Comme si nous pouvions décider collectivement « on arrête l’IA » ou « on contrôle l’IA ». Dans les deux cas, une illusion de toute-puissance. Dans les deux cas, un fantasme de rationalité absolue – comme si l’humanité collective était elle-même une super-IA sans les biais introduits par… l’humain justement.

C’est aussi une conséquence de la « jagged frontier » (frontière déchiquetée) de Mollick : l’IA excelle à une tâche A tout en échouant de manière imprévisible à une tâche B pourtant similaire. Cette imprévisibilité technique locale rend intenable la possibilité d’une maîtrise prédictible globale.

Croire qu’on pourrait revenir en arrière relève du même déni de complexité que croire qu’on pourrait maîtriser l’à-venir. Les deux refusent d’accepter que nous sommes co-créateurs ambigus d’un phénomène qui nous échappe structurellement.

Hannah Arendt nous avait prévenus : ce n’est pas la technique qui pose problème, c’est notre difficulté anthropologique préexistante – distinguer travail et œuvre, production et action, efficacité et sens. 

4. Prose et poésie : tenir la tension

Face à ces récits du contrôle, Edgar Morin offre une autre lecture : la dialogique. Non pas choisir entre des contraires, mais tenir la tension qui les relie.

L’IA-prose (l’ingénieur froid) : Optimisation, efficacité, réduction au calculable. Reflet inversé de notre propre inhumanité. Arendt dirait : l’animal laborans, la vie réduite au métabolisme productif. Les risques sont réels : automation bias, « jagged frontier » (Mollick), fragmentation de l’attention.

L’IA-poésie (le partenaire génératif) : Amplification, surprise, émergence du neuf. Co-création où apparaît une « troisième entité qui n’est ni nous-même ni l’IA » (Andrea Colamedici). Le prompting devient conversation. L’outil révèle quelque chose qu’on ne savait pas qu’on pensait.

Ne pas choisir. Tenir la tension. Refuser le récit selon lequel il faudrait trancher. C’est peut-être dans cette tension dialogique que se joue notre liberté.

5. Sartre et les pratiques situées

L’IA n’est ni menace extérieure ni outil neutre : c’est une situation qui nous révèle à nous-mêmes.

Notre liberté n’est pas dans l’acceptation ou le refus global – grand récit héroïque – ni dans la régulation parfaite – grand récit rationaliste. Elle est dans la qualité présente de chaque interaction.

Sartre nous avertit que nous sommes condamnés à être libres, même quand les circonstances nous contraignent. La question n’est jamais « pour ou contre », mais toujours : « qu’est-ce que je fais de ce qu’on me fait ?« 

Ce questionnement rejoint la posture vis-à-vis de la complexité de Stacey : le pouvoir d’agir n’est pas dans les grands principes ni les cadres normatifs. Il réside dans le comment concret de nos pratiques, au niveau local, dans l’instant.

Quel récit alternatif ?
Celui d’un sujet qui assume d’être traversé par ce qu’il contribue à créer. Qui renonce à la souveraineté fantasmée pour gagner en lucidité située.

Face à la « jagged frontier », vous ne pouvez pas « déléguer » une tâche en vous fiant à un principe. Vous devez dialoguer avec l’outil, sonder la frontière localement, vérifier sa réponse, la corriger.

6. Des croyances qui ouvrent, des croyances qui ferment

Tentons d’être honnêtes : ce ne sont que des croyances. Y compris la mienne exprimée dans cet article.

Certaines croyances, certains récits, ouvrent : complexité, imprévisibilité, co-évolution, tension féconde.
D’autres ferment : contrôle, prédiction, maîtrise, résolution.

Morin ne nous ménage pas : la pensée complexe n’est pas une solution-réponse, c’est une manière de composer avec l’incertitude sans se réfugier dans des simplifications rassurantes.

Roy Lewis ne dit pas autre chose : le père progressiste, Edward, finit dévoré par ses propres fils. Son récit du « contrôle éclairé » s’effondre face à une complexité qu’il n’avait pas envisagée.

Question narrative : quel récit nous permet de rester vivants dans la situation plutôt que de nous figer dans une position ? Quel récit nous garde disponibles à ce qui émerge ?

Coda : ce que fait cet article

Cet article lui-même est né d’une conversation avec une IA. Non pas dicté à une machine, mais co-créé dans l’espace dialogique.

Chaque reformulation a fait apparaître quelque chose qui n’était pas tout à fait là au départ. Comme dans un bain révélateur argentique, l’image s’est précisée progressivement – non par application d’un plan préétabli, mais par ajustements successifs.

Mon interlocuteur algorithmique a nommé ce qui me faisait bailler : la posture monologique des deux textes initiaux. Pas d’espace pour que quelque chose d’imprévu apparaisse. Pas de place pour le lecteur comme co-créateur. Pas de respiration dialogique.

Ce diagnostic, je ne l’aurais probablement pas formulé seul. Il est apparu entre nous – ni moi seul, ni l’IA seule, mais dans cette « troisième entité » dont parle Colamedici.

C’est précisément ce que ne peuvent pas faire les positions monologiques, qu’elles soient « pour » ou « contre » : laisser place à ce qui émerge dans la conversation elle-même.

Pas de synthèse rassurante pour conclure. Juste une invitation à :

  • Écouter nos signaux somatiques : le corps comme un sismographe
  • Tenir la tension prose/poésie : refuser la simplification
  • Agir localement sans prétendre maîtriser globalement
  • Interroger nos récits : quelle histoire nous racontons-nous ?
  • Cultiver la vigilance dialogique plutôt que l’esprit critique défensif

Ni pour ni contre. Dedans, les yeux et le cœur ouverts.


Encadré : Colamedici et la ‘troisième entité’ dialogique

Andrea Colamedici est philosophe, écrivain et co-fondateur du projet culturel italien Tlon. Avec Maura Gancitano, il a co-écrit plusieurs ouvrages explorant les transformations de la conscience à l’ère numérique, dont Hypnocratie (non encore traduit en français).

Dans ce livre, Colamedici développe l’idée que notre rapport à la technologie – et particulièrement à l’IA – ne se joue ni dans l’opposition ni dans la fusion, mais dans l’espace relationnel qui émerge entre l’humain et la machine.

Sa formule : « Lorsqu’un humain dialogue avec une IA, la relation entre les deux crée une troisième entité qui n’est ni ‘nous-même’, ni une intelligence artificielle. C’est une relation fertile entre deux intelligences complémentaires. »

Cette perspective rejoint les intuitions de la pensée complexe : ce qui compte n’est pas tant les entités séparées (l’humain d’un côté, l’IA de l’autre) mais ce qui se crée dans l’interaction. Une approche résolument dialogique qui refuse la logique binaire du débat « pour ou contre ».


Bibliographie

Ouvrages cités

  • Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père (1960), trad. Vercors et R. Vercors, Actes Sud, 1990.
  • Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958), trad. Georges Fradier, Calmann-Lévy, 1961
  • Andrea Colamedici & Maura Gancitano, Hypnocratie (titre original : Liberati della brava bambina), non traduit en français
  • Ethan Mollick, Co-Intelligence: Living and Working with AI, Portfolio, 2024
  • Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, ESF, 1990
  • Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1946
  • Ralph Stacey, Complex Responsive Processes in Organizations, Routledge, 2001

Articles et ressources

  • Samuel Lacroix, « Pourquoi je n’utiliserai plus jamais l’intelligence artificielle », Télérama (article cité)
  • Mohamed Senhadji, « L’esprit critique ne nous sauvera pas de l’IA », LinkedIn, 2024
  • Éric Sadin, Le Désert de nous-mêmes – Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle, L’Échappée, 2024

Études mentionnées

Articles de l’auteur

image : https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-11877/promethee/



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