Grâce à Arte Replay, j’ai visionné hier Collision (Crash en V.O.), un film de 2004 que je n’avais pas vu lors de sa sortie en salle.
À travers une galerie de personnages dont les destins s’entrechoquent durant 36 heures à Los Angeles, Paul Haggis tricote le portrait d’une Amérique paranoïaque. Un film choc, récompensé par trois Oscars (meilleur montage, meilleur scénario original et meilleur film), avec Sandra Bullock, Don Cheadle et Matt Dillon.
J’ai trouvé que ce film, surtout dans ses premières scènes, pouvait constituer un support intéressant pour illustrer certains concepts de l’approche systémique…
Systémique et Cinéma
Beaucoup de films se basent sur une approche intrapsychique nourrie de références plus ou moins appuyées à la psychanalyse (Psychose, Black Swan, Fight Club), mettant l’accent sur l’inconscient individuel. En revanche, il est plus rare de trouver au cinéma des concepts résonnant avec l’approche systémique : circularité, processus, importance du contexte, rétroactions…
Un livre de 2023 sous la direction de Lionel Souche s’est attaché à illustrer l’approche systémique par le cinéma : 11 Films pour comprendre la systémie.
Exemples systémiques dans Collision
Comme le souligne Wikipedia, le film Collision interroge les réactions réflexes face au préjugés :
“Toutes ces vies d’individus, de couches sociales et ethniques différentes, sont ainsi amenées à se croiser au cours de temps forts qui fournissent une peinture réaliste de l’Amérique d’aujourd’hui et de son communautarisme exacerbé. Personne n’est ni tout noir ni tout blanc, et tous sont victimes, un jour ou l’autre, des préjugés des uns contre les autres.”
Parfois avec une tendance à trop appuyer la démonstration, mais là c’est affaire d’appréciation cinéphile.
1 – Anthony & Peter
Deux jeunes Noirs sortent furieux d’un bar : Anthony, haineux et remonté, et Peter, plus calme et réservé.
Anthony se plaint de discrimination : une serveuse noire aurait préféré servir les clients blancs car elle a intériorisé l’idée que les Noirs ne laissent pas de pourboire.
Anthony : Cette serveuse nous a jugés en deux secondes. On est noirs, et les Noirs ne laissent pas de pourboire. Donc, elle n’allait pas perdre son temps avec nous. Une personne comme ça ? Tu ne peux rien faire pour changer son avis.
Peter : Alors… combien tu as laissé ?
Anthony : Tu t’attends à ce que je paye pour ce genre de service ?
Commentaire
Cet échange met en lumière une boucle de renforcement systémique où les stéréotypes sur les Noirs et les pourboires deviennent une prophétie auto-réalisatrice.
- Un biais de confirmation
Anthony part du principe que la serveuse (noire) discrimine suivant la communauté de ses clients et qu’elle a immédiatement jugé qu’ils ne laisseraient pas de pourboire. Il ne considère pas d’autres explications possibles pour son attitude (par exemple, un service rapide sous pression, un malentendu, etc.). Ce raisonnement repose sur un biais de confirmation, où il sélectionne les éléments qui valident son hypothèse et ignore les autres. - Une prophétie auto-réalisatrice
En ne laissant effectivement aucun pourboire, Anthony renforce exactement le stéréotype qu’il critique. La serveuse, déjà persuadée que les clients noirs ne laissent pas de pourboire, voit son idée confirmée. La prochaine fois, elle adoptera le même comportement avec d’autres clients noirs, alimentant ainsi un cercle vicieux de discrimination et de méfiance mutuelle. - L’auto-justification et la responsabilité partagée
Peter, avec sa question, met subtilement en lumière l’incohérence d’Anthony. En refusant de donner un pourboire, il reproduit exactement le comportement qu’il dénonce, et donc participe lui-même au système de croyances qu’il critique. Ce mécanisme illustre comment certaines injustices sociales ne se perpétuent pas seulement par l’oppression extérieure, mais aussi par des réponses défensives qui renforcent involontairement les schémas en place. - Une analyse systémique des interactions sociales
L’approche systémique permet de voir cet échange comme un système de rétroactions qui renforce les comportements discriminatoires.- La serveuse pense que les Noirs ne laissent pas de pourboire
→ elle leur offre un service médiocre. - Anthony ressent cette discrimination et refuse de donner un pourboire
→ la serveuse voit sa croyance confirmée. - • La prochaine fois, elle agira de la même manière avec d’autres clients noirs
→ eux aussi réagiront négativement. - Cette boucle renforce et perpétue les stéréotypes des deux côtés, illustrant bien comment les dynamiques raciales ne sont pas uniquement des faits isolés, mais des systèmes d’interactions qui se nourrissent mutuellement.
- La serveuse pense que les Noirs ne laissent pas de pourboire
2 – Anthony & Peter (suite)
En sortant, nos lascars croisent un couple de Blancs CSP+. La femme se rapproche instinctivement de son mari en les voyant arriver. Anthony s’en offusque et dénonce les peurs irrationnelles des Blancs face aux Noirs.
Anthony : Regarde autour de toi ! Tu ne pourrais pas trouver un endroit plus blanc, plus sûr ou mieux éclairé dans cette ville. Mais cette femme blanche voit deux mecs noirs, qui ressemblent à des étudiants de UCLA, marcher sur le trottoir, et sa réaction, c’est la peur aveugle. Je veux dire, regarde-nous ! Est-ce qu’on est habillés comme des gangsters ? Hein ? Non. Est-ce qu’on a l’air menaçant ? Non. En fait, si quelqu’un devait avoir peur ici, c’est nous : on est les deux seuls Noirs au milieu d’une mer de Blancs surexcités à la caféine, sous la surveillance d’une police de Los Angeles prompte à dégainer. Alors dis-moi, pourquoi on n’a pas peur ?
Peter : Parce qu’on est armés ?
Anthony : Tu pourrais avoir raison.
Dans la foulée, les deux jeunes sortent leurs armes et braquent le couple pour voler leur SUV, renforçant les préjugés qu’il venait de critiquer.
Commentaire
Ce dialogue illustre brillamment les dynamiques de peur et de préjugés raciaux, un des thèmes centraux de Collision. Il repose sur un jeu d’inversion et d’ironie, qui met en lumière la construction des peurs sociales et leur caractère systémique.
1. Une dénonciation du racisme intériorisé
Anthony souligne l’absurdité du racisme ordinaire : alors qu’ils sont dans un quartier sûr et habillés de manière respectable, ils sont immédiatement perçus comme une menace. Cette réaction n’est pas fondée sur des faits objectifs mais sur des stéréotypes ancrés dans l’inconscient collectif.
2. Une ironie tragique : la prophétie auto-réalisatrice
L’ironie de la scène repose sur la réponse de Peter : « Parce qu’on est armés ? ». Ce moment est essentiel car il montre que leur propre perception du monde est influencée par le même système qu’ils dénoncent. Ils ont intégré que, pour être en sécurité dans cet environnement de blancs, ils doivent être armés, validant ainsi le stéréotype du jeune Noir dangereux.
3. Un cercle vicieux de méfiance et de violence
L’échange met en avant une boucle systémique classique : la peur entraîne des comportements de défense (être armé), qui eux-mêmes alimentent la peur des autres (les Blancs qui les perçoivent comme menaçants), ce qui justifie davantage la méfiance et l’agressivité de la police (ce qu’une autre séquence illustrera de manière tragique). Ce cercle vicieux aboutit à une tension constante entre les communautés.
Cette scène est un parfait exemple de prophétie auto-réalisatrice et de boucles de renforcement systémiques, où les comportements renforcent les stéréotypes qu’ils dénoncent. Une analyse systémique permet de voir comment ces interactions individuelles participent à un problème plus large, structuré par des dynamiques sociales et historiques bien plus profondes.
Dans la scène suivante, la femme du procureur (interprétée par Sandra Bullock), traumatisée, exige le changement immédiat de la serrure de leur domicile. Mais elle n’a pas confiance en le serrurier, un jeune Mexicain, et veut un second changement dès le lendemain. Les préjugés se cascadent…
Effets indésirés de la discrimination positive
Différentes scènes montrent les effets systémiques non désirés de la discrimination positive sur les différents protagonistes, quels que soient leurs origines.
Alors qu’en 2004 Donald Trump était encore le multimilliardaire animateur de l’émission de téléréalité The Apprentice, le film illustre comment ces politiques, censées corriger des inégalités historiques, peuvent engendrer d’autres formes de ressentiment et d’exclusion, notamment chez les populations blanches modestes qui se sentent laissées pour compte.
Un exemple marquant est celui de Ryan, le policier incarné par Matt Dillon. Rongé par l’aigreur, il vit mal le fait que son père, un entrepreneur autrefois prospère, ait perdu son entreprise après l’instauration de mesures favorisant les minorités dans l’attribution des contrats publics. Cette frustration se traduit par son racisme ouvert et son comportement abusif, notamment dans la scène où il humilie un couple afro-américain lors d’un contrôle de police. Son ressentiment personnel l’amène à agir de manière oppressive, perpétuant ainsi le cycle de méfiance et d’hostilité.
De son côté, Rick Cabot, le procureur blanc joué par Brendan Fraser, perçoit la question sous un autre angle : il est conscient que son image publique dépend de la gestion des tensions raciales. Pour ne pas être accusé de racisme, il hésite à poursuivre un policier noir corrompu de peur que cela ne soit perçu comme une attaque contre la communauté afro-américaine. Il incarne ici le dilemme des élites politiques face à des mesures destinées à corriger les injustices mais qui, mal appliquées, nourrissent un sentiment de manipulation et d’opportunisme.
Le film montre ainsi que la discrimination positive peut produire des effets paradoxaux, alimentant un sentiment d’injustice non seulement chez ceux qui en sont exclus, mais aussi chez ceux qui en bénéficient et doivent sans cesse prouver qu’ils ne sont pas là simplement grâce aux quotas. En mettant en scène ces tensions, Collision illustre comment ces politiques, pensées pour rétablir un équilibre, peuvent parfois renforcer la polarisation et la défiance entre groupes sociaux, générant de nouvelles formes de divisions.
Une ressource pour l’approche systémique
Concepts systémiques
- Boucles de renforcement : chaque comportement alimente les préjugés et les tensions interethniques de manière circulaire.
- Prophéties auto-réalisatrices : en anticipant des discriminations ou des menaces, les personnages adoptent des attitudes qui finissent par provoquer les réactions redoutées.
- Poids du contexte : leurs actions ne peuvent être comprises qu’en les replaçant dans l’histoire collective et les structures sociales qui les conditionnent.
Expérience émotionnelle correctrice
Si la première partie du film expose les visions du monde des protagonistes et les systèmes de préjugés dans lesquels ils se meuvent, la seconde parties les met à l’épreuve d’événements qui vont venir mettre à l’épreuve leurs biais de confirmation. Ils vont vivre ce que les thérapeutes appellent « une expérience émotionnelle correctrice« .
L’expérience émotionnelle correctrice (EEC) est un concept introduit par Franz Alexander en 1946 dans le cadre de la psychothérapie psychanalytique. Il désigne une situation dans laquelle un individu revit une émotion liée à une expérience passée, mais dans un contexte différent qui lui permet de reconfigurer son vécu émotionnel. L’idée centrale est qu’en traversant une expérience similaire à celle qui a généré une souffrance ou un schéma dysfonctionnel, mais avec une issue plus positive ou réparatrice, la personne peut réévaluer et transformer ses réactions émotionnelles et cognitives.
L’EEC est un levier central dans les approches thérapeutiques systémiques et cognitivo-comportementales : elle permet aux individus de se libérer de schémas rigides en expérimentant une réalité alternative, plus nuancée et moins déterminée par leurs croyances initiales. Le film illustre ainsi brillamment la façon dont des systèmes de pensée ancrés peuvent être remis en question par l’impact du vécu, ouvrant la voie à une transformation individuelle et relationnelle.
Dans Collision, les protagonistes sont confrontés à des événements qui viennent contredire leurs attentes et ébranler leurs croyances préconçues. Le policier raciste qui sauve une femme noire d’un accident, Anthony, qui commence le film en justifiant ses délits par une lecture victimaire du racisme systémique et finit par libérer des immigrés clandestins au lieu de les vendre, ou encore le réalisateur afro-américain qui redéfinit sa propre perception de l’humiliation et de la résistance, sont autant d’exemples d’expériences émotionnelles correctrices. Ces moments les forcent à revisiter leurs biais de confirmation et, parfois, à amorcer un changement dans leur manière d’interagir avec le monde.
Une belle illustration
Ces scènes et bien d’autres dans Collision sont utilisables pour introduire les concepts de l’approche systémique. Elles permettent de questionner nos propres biais et de comprendre comment les interactions, bien plus que les individus isolés, créent les dynamiques sociales et renforcent certains systèmes de croyance.
Une belle illustration de l’importance de la systémie dans la compréhension du monde contemporain !

