Les limites à l’auto-évaluation en Coaching et Management

Introduction

John Dewey disait :

« Nous n’apprenons pas par l’expérience… nous apprenons en réfléchissant sur l’expérience. » 

Cette affirmation souligne l’importance de la réflexivité dans le développement professionnel. S’auto-évaluer dépasse le simple retour sur son action ; c’est un processus qui engage nos représentations, nos croyances et nos cadres de référence. Cette introspection est loin d’être facile : elle est influencée par nos attentes, nos idéaux et la pression sociale.

Vous avez peut-être déjà vécu ce sentiment de frustration lors d’une séance de Co-Développement qui ne sert pas à grand-chose, où l’on reste à la surface des choses, avec l’impression que les éléments essentiels n’ont pas été abordés ? A la base de cette superficialité, il y a souvent des formes d’auto-évaluation implicites qui influencent la manière dont chacun partage son expérience et reçoit les retours du groupe.

Dans un article de 2004, « Réflexivité et auto-évaluation dans les pratiques enseignantes », Anne Jorro identifie quatre formes auto-évaluatives récurrentes dans les discours des praticiens, notamment en Analyse de la Pratique Professionnelle (APP) et en Co-Développement. Ces formes traduisent la manière dont une personne met en mots son évaluation, souvent sans conscience des filtres qui l’influencent. Comme le souligne Jorro :

« Des formes auto-évaluatives composites sont énoncées par les praticiens, sur lesquelles il importe de rester vigilant tant elles véhiculent des systèmes de valeurs et induisent des positionnements. »

Ces quatre formes sont les suivantes :

1. L’auto-évaluation et la tentation de l’idéal-type, où l’individu se juge à l’aune d’un modèle normatif extérieur.

2. L’auto-évaluation troublée par l’idéal de soi, qui traduit un écart douloureux entre l’image que l’on voudrait incarner et la réalité perçue.

3. L’auto-évaluation assujettie aux transactions sociales, influencée par les attentes du groupe et la pression du regard d’autrui.

4. L’auto-évaluation annexée par la pensée narrative, où le récit de l’expérience prime sur l’analyse critique.

Nous présentons ci-dessous chacune de ces formes avec des exemples en coaching et en management.

1. L’auto-évaluation et la tentation de l’idéal-type

Définition

L’auto-évaluation est influencée par un modèle normatif extérieur perçu comme une référence absolue. La personne évalue sa pratique en fonction d’un idéal abstrait qui dicte ce qu’un “bon” professionnel devrait faire. Cet idéal se construit souvent lors de la période de formation.

Exemple en coaching :

« Un bon coach ne doit jamais donner de conseils. Or, aujourd’hui, j’ai suggéré une piste à mon client… J’ai donc mal fait mon travail. »

➡ Le coach se base sur une règle générale qui ne prend pas en compte les nuances des situations réelles et la singularité d’une relation.

Exemple en management/leadership :

« Un bon leader doit toujours être charismatique et inspirant. Aujourd’hui, j’ai eu un doute sur une décision, donc je ne suis pas un bon leader. »

➡ Le manager se juge en fonction d’un standard rigide, sans reconnaître la complexité du leadership.

2. L’auto-évaluation troublée par l’idéal de soi

Définition

L’auto-évaluation est perturbée par l’image idéalisée que la personne a d’elle-même. Elle ressent un décalage entre ce qu’elle aimerait être et ce qu’elle perçoit de sa réalité, générant une insatisfaction personnelle. L’image idéalisée peut être renforcée par l’identification à un(e) mentor.

Exemple en coaching :

« J’aimerais être un coach qui sait toujours poser la bonne question au bon moment, mais aujourd’hui, j’ai eu du mal à relancer mon client. Je ne suis pas encore au niveau que je voudrais. »

➡ Le coach se compare à une version idéalisée de lui-même et ressent une frustration face à ses limites.

Exemple en management/leadership :

« J’aimerais être un leader qui garde son calme en toutes circonstances, mais aujourd’hui, j’ai perdu patience en réunion. Je suis déçu de moi. »

➡ Le manager se juge par rapport à son idéal personnel, sans prendre en compte la réalité et les difficultés du terrain.

3. L’auto-évaluation assujettie aux transactions sociales

Définition

L’auto-évaluation est influencée par les attentes des autres et la pression du groupe. La personne ajuste son discours et son jugement en fonction de ce qu’elle pense être socialement acceptable ou valorisé.

Exemple en coaching

« Pendant la supervision avec mes pairs, j’ai dit que j’avais laissé mon client trouver seul la solution, car je sais que c’est ce qui est attendu… alors qu’en réalité, je lui ai donné une piste. »

➡ Le coach modifie son auto-évaluation pour répondre aux normes du groupe.

Exemple en management/leadership :

« Dans mon équipe, tout le monde valorise le management participatif, alors je dis que je consulte mes collaborateurs avant chaque décision… mais en réalité, je tranche souvent seul. »

➡ Le manager évalue son action en fonction des attentes perçues, plutôt que de sa propre réflexion.

4. L’auto-évaluation annexée par la pensée narrative

Définition

L’auto-évaluation prend la forme d’un récit subjectif où les émotions et les impressions dominent. La personne raconte ce qu’elle a vécu, mais sans véritable analyse critique ou prise de recul.

Exemple en coaching :

« Mon dernier coaching s’est super bien passé, j’étais très à l’aise dans la séance. »

➡ Le coach s’appuie uniquement sur son ressenti, en omettant par exemple de se rapprocher du ressenti du client.

Exemple en management/leadership :

« J’ai animé un séminaire et tout le monde semblait engagé, il y avait une super énergie. Ça prouve que c’était une réussite. »

➡ Le manager se base sur l’ambiance et les réactions des participants, sans interroger réellement l’impact du séminaire sur les pratiques et les résultats.

Conclusion

« Le point de vue des praticiens sur leurs propres pratiques professionnelles est marqué par des contradictions, des faux-semblants, des images idéales, des craintes. »

— Anne Jorro

Dans un contexte de pratique réflexive, où l’efficacité repose sur la capacité du professionnel à questionner ses actions, le rôle du superviseur ou du facilitateur est d’aider à mettre en lumière ces formes d’auto-évaluation. Elles permettent d’identifier les pièges cognitifs qui freinent l’analyse de l’expérience et limitent l’apprentissage.

Mais la réflexivité ne doit pas être qu’un exercice intellectuel :

« Savoir penser ne conduit pas nécessairement à savoir agir. L’auto-évaluation suppose la voie de la régulation, ce qui implique que le praticien revienne à l’action et ne se perde pas dans les arcanes de la compréhension. La réflexivité est action ! »

— Anne Jorro

L’enjeu est donc double : prendre conscience de ces formes d’auto-évaluation pour en sortir, et transformer cette prise de conscience en actions concrètes permettant une évolution réelle des pratiques. 🚀


Merci à Martine Volle de m’avoir fait découvrir le travail d’Anne Jorro lors de sa formation à la supervision. L’article original d’Anne Jorro :

Volume 27, numéro 2, 2004

Auto-évaluation en situation de formation

URI : https://id.erudit.org/iderudit/1087976ar

DOI : https://doi.org/10.7202/1087976ar

Image par WaveGenerics de Pixabay

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