Penser systémique à travers deux films

Quand une bonne intention déclenche une crise…

Deux films récents, La salle des profs (Allemagne, 2023) et Pas de vague (France, 2024), nous plongent dans l’univers scolaire. 

Deux histoires différentes, deux contextes culturels distincts. Et pourtant, une dynamique commune : un professeur, animé d’une intention positive, accomplit un geste ou prononce une parole qui va déclencher une réaction en chaîne. Très vite, la situation lui échappe, entraînant une crise qu’aucun acteur ne contrôle plus.

Ces récits ne sont pas seulement des drames scolaires : nous pouvons y puiser des leçons vivantes de systémique. Les crises ne naissent pas uniquement des intentions individuelles, mais de la dynamique complexe qui se met en marche au sein des collectifs entre les personnes.

Déconstruire deux clichés sur la systémique

Avant d’analyser ces films, relevons deux simplismes fréquents qui obscurcissent notre compréhension des phénomènes dits “systémiques”.

  1. « Penser systémique, c’est penser global ».
    C’est vrai, mais c’est insuffisant. Réduire la systémique à une vue d’ensemble, c’est rester dans une posture surplombante. La systémique n’est pas un « grand angle » abstrait, mais une attention fine aux dynamiques relationnelles.
    Ce n’est pas « le système éducatif » en tant qu’entité abstraite qui s’emballe, mais une dynamique vivante qui se déploie sans intention propre, entre professeurs, élèves, parents, direction et médias. Le système, ce n’est pas « quelque chose qui existe » de manière figée, c’est ce qui se passe. Comme une vague qui prend forme au fur et à mesure que l’eau se déplace et combine courants, marées et coups de vents.
  2. « C’est systémique ».
    On entend parfois ce mot comme un couperet : « c’est dans le système, c’est programmé ». Comme si un mécanisme extérieur, une machine désincarnée, gouvernait nos vies. Or, la systémique nous enseigne l’inverse : le système n’existe pas en dehors des personnes. Il se crée, se transforme, se durcit ou s’apaise à travers leurs interactions.

Les films le montrent avec force : ce n’est pas « le système éducatif » en tant qu’entité lointaine qui s’emballe, mais la dynamique vivante entre professeurs, élèves, parents, direction, médias.

  1. « Penser global », c’est appauvrir la compréhension en ignorant les interactions locales.
  2. Dénoncer le « système » comme une entité extérieure aveugle, c’est se condamner à l’impuissance.

Dans les deux cas, c’est oublier la récursivité chère à Edgar Morin : nous sommes à la fois participants et créateurs du “système” qui n’est qu’une modélisation, une histoire plaquée sur ce qui advient.

Trois clés systémiques éclairées par les films

1. L’indispensable prise en compte du contexte

Chaque scène se joue sur un terrain déjà saturé de tensions. Sociales, économiques, raciales, éducatives, sexuelles, communautaires, générationnelles… Le contexte agit comme un catalyseur. L’intention du professeur, si louable soit-elle, vient s’inscrire dans un champ déjà inflammable. Un mot, une maladresse, une initiative un peu hasardeuse — et l’incendie se propage.

2. Le système comme dynamique relationnelle

On parle souvent du « système éducatif » comme d’un objet lointain. Dans les films, nous voyons le système se déployer sous nos yeux : un processus qui se construit au fil des interactions entre enseignants, élèves, parents, administration….

3. Les boucles de renforcement et la complexité humaine

Dans les deux récits, un petit événement — une blague maladroite, une captation vidéo sauvage — déclenche des réactions en chaîne. Chacun réagit en fonction de ses émotions, de ses peurs, de ses intérêts.
Ces réactions deviennent elles-mêmes des causes pour les autres, alimentant des boucles de renforcement. La dynamique s’emballe. La crise devient incontrôlable.

La mécanique systémique à l’œuvre : cinq angles d’analyse

Pour saisir la richesse de ces films comme illustrations de la pensée systémique, voici une grille de lecture synthétique :

AngleIdée cléExemple / IllustrationEnseignement critique
1. Intention vs. effetl’approche systémique insiste sur l’écart entre la bonne intention et ses effets inattendus.Un prof cherche la connivence → maladresse perçue comme offense → crise amplifiée.“l’enfer est pavé de bonnes intentions”. “L’homme sait assez souvent ce qu’il fait,il ne sait jamais ce que fait ce qu’il fait”Paul Valéry
2. Acteurs invisiblesLe système dépasse la scène visible (classe, salle des profs).Administration, médias, réseaux sociaux, représentations symboliques… entrent en jeu.Penser « système » = élargir le regard.
3. Culture du coupableLa recherche d’un coupable accélère la crise au lieu de l’apaiser.Société victimaire, quête d’un responsable unique.Dans nos cultures (école, entreprise, politique), cette logique isole au lieu de rassembler.
4. TemporalitéL’événement déclencheur n’explique pas tout : il active des tensions accumulées.Printemps arabe (sécheresse → crise économique → révolte), Révolution française (crise alimentaire + fiscalité → Bastille comme symbole).Penser systémique = élargir le regard sur le temps long, pas seulement sur le moment déclencheur.
5. HumilitéLa systémique invite à reconnaître l’imprévisibilité et la nécessité d’une vigilance partagée.« Dans les systèmes complexes, il n’y a pas d’effets secondaires, seulement des effets auxquels nous n’avons pas pensé. » Donella MeadowsPas de baguette magique, mais une pratique réflexive et collective.

L’empathie systémique : comprendre tous les acteurs

Ces films réussissent à nous rendre sensibles à la situation de tous les personnages, à leurs différents points de vue. 

  • le professeur, sincère dans son intention mais dépassé ;
  • les élèves, pris dans leurs propres tensions sociales et identitaires ;
  • les parents, inquiets et protecteurs ;
  • l’administration, obsédée par la réputation de l’établissement ;
  • les médias et réseaux sociaux, amplificateurs et déformateurs.

Il serait tentant de chercher un « responsable » unique, de désigner des bons et des méchants, des coupables et des victimes, mais ce serait tomber dans le piège du simplisme. Chacun agit avec ses raisons, ses vulnérabilités, ses logiques propres. C’est précisément l’articulation de ces actions individuelles qui crée la spirale collective.

Cette approche nous offre procure expérience empathique du concept de « rationalité limitée » développé par Herbert Simon : chaque acteur prend des décisions qui lui paraissent rationnelles dans son contexte immédiat, sans pouvoir anticiper les effets systémiques de ses choix.

Au-delà de l’école : une leçon universelle

Ce que montrent ces films dépasse largement le cadre éducatif. 

Dans nos entreprises, nos hôpitaux, nos institutions politiques, combien de crises suivent la même dynamique ? Une intention positive, un geste ou une décision qui paraît anodine, et soudain la machine s’emballe.

Parler de systémique, ce n’est pas « se gargariser d’un mot savant », c’est se donner la possibilité de comprendre comment nos interactions produisent des réalités collectives parfois explosives.

Conclusion : vers une vigilance partagée

La salle des profs et Pas de vague ne nous livrent pas seulement des histoires dramatiques : ils nous offrent un miroir troublant. Ils nous rappellent que nos crises ne sont jamais uniquement le fait d’un individu isolé, ni d’une mécanique impersonnelle, mais le fruit de dynamiques relationnelles complexes dans lesquelles nous sommes tous impliqués.

Penser systémique, c’est apprendre à observer ces dynamiques avec lucidité, à reconnaître nos co-responsabilités, et à cultiver une vigilance partagée. C’est moins confortable qu’un « coupable » tout désigné, mais infiniment plus fécond pour comprendre – et peut-être transformer – ce qui nous arrive collectivement.

Cette approche ne nous déresponsabilise pas : au contraire, elle nous invite à une responsabilité plus fine, plus consciente de ses effets potentiels. Car si nous ne pouvons contrôler entièrement les conséquences de nos actes, nous pouvons développer notre capacité à percevoir la complexité des situations dans lesquelles nous évoluons.


À travers ces deux films, c’est finalement toute la richesse de la pensée systémique qui se déploie : non pas comme une théorie abstraite, mais comme une invitation à regarder autrement la réalité qui nous entoure.


Pour aller plus loin

Voici une bibliographie sélective pour compléter l’article sur la pensée systémique :

  • Meadows, Donella H. Thinking in Systems: A Primer. Chelsea Green Publishing, 2008. (Une introduction accessible et fondamentale à la pensée systémique).
  • Balta, François. La Complexité à la portée de tous : Une nécessité citoyenne. EMS Editions, 2023. (Pour une vulgarisation des concepts de complexité et leur pertinence citoyenne).
  • Simon, Herbert A. Models of Bounded Rationality. MIT Press, 1982. (Pour le concept de rationalité limitée).
  • Watzlawick, Paul ; Helmick Beavin, Janet ; Jackson, Don D. Une logique de la communication. Seuil, 1972. (Pour la dynamique des interactions et la théorie des systèmes appliquée à la communication).

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