Impact du ‘est-ce que’ sur nos échanges

Une réponse, c’est forcément le chemin qu’on a déjà parcouru. Seules les questions peuvent montrer le chemin qu’il reste à faire. 

Jostein Gaarder, Philosophe et écrivain. Vu sur le site Questiologie (voir en fin d’article)

Comment savoir si nos questions montrent des chemins déjà parcourus ou ouvrent sur des perspectives nouvelles, inattendues ?

En regardant comment nos questions sont formulées !

L‘omniprésence du “est-ce que”

Est-ce que tu … ? Est-ce que vous … ? Est-ce que je… ?

Est-ce que…Nous l’utilisons à longueur de temps. Sans y réfléchir, sans même y faire attention…

Que ce soit dans les interviews, les entretiens managériaux et même nos conversations de couple ou les échanges en famille… Vous ne me croyez pas ? Branchez la télé, écoutez les conversations…Comptez…

J’ai fait le tests sur une vidéo que je suis en train de regarder pour un futur article :
Maxime Rovere – Se vouloir du bien et se faire du mal : philosophie de la dispute
Durée totale 56’13

Il s’agit d’une interview de promotion du livre de Maxime Rovere : il faut attendre la 30 ème minute pour avoir la première question ouverte de l’interviewer !

3 exemples de questions commençant par « est-ce que » :

  1. « Est-ce que nous avons une mauvaise image de ce qu’est l’amour en idéalisant l’autre ? » (à 3:03)
  2. « Est-ce que la dispute dans ce cas-là c’est ce qui peut échapper à notre contrôle ? » (à 4:07)
  3. « Est-ce qu’on peut tomber dans une forme de crise identitaire à cause de la dispute ? » (à 28:10)

Question fermée

Techniquement « est-ce que » ouvre sur une question fermée, c-à-d une question dont la réponse va être orientée vers oui ou non. Convenez que ça peut limiter la portée de nos échanges, notamment dans des contextes de complexité, d’émotion ou d’incertitude.

Pourquoi avons-nous une telle propension à l’utiliser ? Est-ce un réflexe culturel ? Un besoin de contrôle ? Ou une manière implicite de structurer nos échanges ?

Explorons ensemble ce qui se cache derrière cette habitude et comment elle peut enrichir ou freiner nos interactions, en particulier dans des environnements VICA (Volatilité, Incertitude, Complexité, Ambiguïté).

1. Fonctions du “est-ce que” : entre contrôle et politesse

Si nous l’utilisons tant que ça, c’est que le “est-ce que” doit répondre à des besoins dans nos interactions ! Posons quelques hypothèses :

Clarifier et cadrer : il permet de poser des questions rapides et directes.

Exemple : “Est-ce que tu as terminé ce rapport ?” (simple vérification).

Préserver la relation : en introduisant une distance polie, il évite d’être perçu comme abrupt.

Exemple : “Est-ce que cela vous convient ?” plutôt que “Cela vous convient ?”

Garder le contrôle : en limitant les réponses possibles, il permet de rester maître du temps et du contenu.

En entreprise, les managers l’utilisent pour sécuriser les échanges, et dans les média, les journalistes pour tenir le cadre de l’interview.

Postulons donc que le « est-ce que » répond à un besoin de contrôler et cadrer un échange tout en préservant la relation en enrobant notre directivité avec un vernis de politesse sociale.

Notre interviewer aurait pu poser les 3 questions suivantes :

  • “Comment percevez-vous notre rapport à l’amour et l’idéalisation de l’autre ?” 
  • “Dans quelle mesure pensez-vous que la dispute échappe à notre contrôle ?” 
  • “Quelles conséquences identitaires la dispute peut-elle avoir ?” 

Comme nous l’avons vu, la question fermée lui permet de garder le contrôle et d’éviter de partir dans des digressions qui pourrait mettre son plan pré-établi à mal : il a préparé la liste de questions pour traiter le sujets majeurs du livre.

Et la question fermée présente un autre intérêt, celui d’introduire l’objection que se formule peut-être l’auditeur en écoutant l’invité…L’interviewer formule tout haut les objections potentielles du public. La question n’est pas vraiment une question, mais exprime une formulation d’objection, voire un apport de contradiction…

2. Derrière le “est-ce que”, une question de rhétorique ?

En observant les questions posées par les journalistes, une hypothèse intéressante émerge : le “est-ce que” semble reflèter une structure rhétorique profondément ancrée dans la culture française : le modèle thèse-antithèse-synthèse. C’est particulièrement observable dans le cadre d’une interview.

Thèse : L’interlocuteur présente son point de vue (ou l’aprésenté dans un article, un livre, etc.).

Antithèse : Le journaliste pose une question “est-ce que” pour introduire une contradiction ou un doute.

Synthèse : L’interlocuteur est poussé à nuancer ou approfondir sa réponse.

Exemple :

• Thèse : “Votre livre propose une vision optimiste de l’économie.”

• Antithèse : “Est-ce que ce n’est pas un peu naïf face aux crises actuelles ?”

• Synthèse : L’auteur justifie son optimisme tout en apportant des nuances.

Cette approche stimule le débat, mais elle cadre fortement les échanges, souvent au détriment de l’exploration ou de l’expression émotionnelle.

3. Limites du “est-ce que” face à l’incertitude

Comme elle ouvre sur une alternative, A ou B, une question introduite par « est-ce que » se prête mal à une situation…où on n’a aucune idée de la réponse !

Ce qui est le propre de la complexité, un contexte où « on ne sait pas ce qu’on ne sait pas ».

Dans les environnements complexes ou émotionnels, le “est-ce que” impose ses limites :

Réduction des possibles : il invite des réponses binaires (oui/non), ce qui est inadapté à des situations ambiguës.

Limitation de l’émotion : il structure les échanges autour de faits, empêchant parfois d’exprimer des ressentis essentiels à la relation.

Frein à l’exploration : en cadrant la réflexion dans la binaroté, il ne favorise pas l’émergence des idées nouvelles, l’apparition de nouvelles perspectives.

En entreprise, la généralisation de cette habitude peut devenir un frein qui bride la créativité et l’intelligence coopérative.

4. Discerner et adapter l’usage du “est-ce que”

Si nous résumons, l’usage maîtrisé du « est-ce que » répond à des besoins, permet d’aller à l’essentiel, de gagger du temps tout en restant dans un acceptable relationnel. Mais quand l’émotion ou l’imprévu s’invite, il serait intéressant de pouvoir varier ses formes de questionnement.

Alterner entre des questions ouvertes (“Comment…”, “Quelles conséquences…”) et des questions structurées par “est-ce que” favorise un équilibre entre cadre et exploration, surtout lorsque le sujet invite à dépasser des cadres préétablis.

Voici un tableau pour vous guider dans la pratique :


Contexte

« Est-ce que » approprié ?

Quand l’éviter ?

Alternative

Validation rapide

✔ Confirmer un point précis.

Gestion de crise

❌ Simplifie à l’excès les situations complexes.

Lorsque plusieurs options sont possibles et que vous n’avez peut-être pas tous les éléments en têt.

“Quels sont les éléments clés pour avancer ?”

Conflit ou émotionnel

❌ Réduit l’expression des ressentis.

Quand on cherche à comprendre les émotions en jeu.

“Comment te sens-tu face à cette situation ?”

Exploration stratégique

❌ Réduit la richesse des réponses.

En contexte d’incertitude ou d’ambiguïté.

“Selon vous, quelles sont les options envisageables ?”

Conclusion : une invitation à l’écoute et à l’ouverture

Le “est-ce que” est un outil pratique et répandu , je suggère ici de développer son usage conscient pour nous adapter à des situations où d’autres formules sont plus utiles.

Reconnaître les besoins qu’il exprime (contrôle, politesse, clarification) permet de l’utiliser à bon escient et de recuurir au questionnement ouvert (3QOCP) pour développer une écoute basée sur une curiosité véritable, attitude plus adaptée aux contextes complexes et émotionnels.

Qu’en pensez-vous ? Est-ce que ça ouvre des perspectives 😉 ?


Pour approfondir

3QOCP

Utiliser le 3QOPC va vous permettre de formuler des questions ouvertes.

« QQOQCCP (pour « Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? Pourquoi ? ») est un sigle résumant une méthode empirique de questionnement d’origine aristotélicienne. Sa simplicité, son caractère logique et systématique en font un cadre descriptif d’analyse classique.

Ce concept est notamment utilisé en journalisme. En anglais, cette méthode est abrégée en Five W’s (« cinq W », pour « Who, What, Where, When, Why ? », ou « who did what, where, when, and why » c’est-à-dire : « qui a fait quoi, où, quand et pourquoi ? » »


Source Wikipedia

Questiologie

Une fois le 3QOCP maîtrisé, pour devenir un champion du questionnement, je vous suggère de vous intéresser au travail de Frédéric Falisse : https://www.questiologie.fr/

La questiologie permet de concevoir des questions inédites – au-delà de simples questions ouvertes/fermées – en fonction de la situation et de l’interlocuteur, et ainsi d’acquérir « l’art et la science de poser la bonne question au bon moment ».

Frédéric Falisse

Image : https://www.flickr.com/photos/pixeltree/6233638555/

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