L’identité du superviseur : Exister plutôt qu’Être ?

« Être superviseur ou Faire de la supervision (déployer des techniques) : que choisir ? »

Telle était la question posée à une une dizaine de superviseurs lors de la visioconférence mensuelle du FSCSN (Réseau Francophone des Superviseurs de Coachs animé par Michel Moral).

En participant aux échanges, j’ai ressenti un mélange de familiarité et d’inconfort. 

Familiarité, car je partage avec Michel Moral un certain malaise face à deux tendances qui traversent notre profession. D’un côté, la course permanente aux « nouveaux outils », la multiplication des livres de techniques de supervision. De l’autre, une injonction un peu New Age au « il faut être dans l’être« , comme si la supervision relevait d’une qualité mystique plutôt que d’une pratique professionnelle.

Mais aussi un certain inconfort : la discussion a peiné à se structurer.
Nous sommes restés embourbés dans la binarité Être/Faire, tournant en rond sans parvenir à problématiser véritablement ce malaise partagé. Chacun apportait son éclairage – les compétences EMCC, le modèle des habitudes, la question identitaire, la dimension relationnelle, … – mais ces contributions restaient juxtaposées, sans qu’émerge une perspective.

Le lendemain, en reprenant mes notes, j’ai tenté de mettre de l’ordre. Sans succès. C’était « toujours autant le bazar ».
C’est précisément cette impression d’errance qui m’a semblé significative : elle révélait peut-être un manque d’explicitation préalable de nos présupposés.
Difficile de penser ensemble quand les cadres de référence restent implicites
.

Expliciter ses propres modèles : un préalable nécessaire

A froid, j’ai donc décidé d’expliciter certains des modèles théoriques qui pouvaient soutenir une réflexion sur la question posée.

Non pas pour imposer un cadre de référence unique, mais pour rendre possible un dialogue véritable : on ne peut véritablement discuter que si chacun partage sur quel socle théorique il s’appuie. 

Pour se dégager des dualismes qui sous-tendent l’opposition Être/Faire, trois piliers me paraissent utiles :

1. Le modèle des habitudes (École de Bruges)

Ce modèle distingue trois registres d’activité – cognitives, émotionnelles et comportementales – qui s’influencent mutuellement et forment des patterns stables. Dans une logique systémique ces trois dimensions ne sont pas séparées mais interdépendantes, elles forment un tout dynamique.

On retrouve cette articulation dans ce que la PNL appelle « l’index de conscience » avec ses trois portes d’accès à ce qui se joue subjectivement : les états internes (émotions, sensations), les processus internes (pensées, croyances), et les comportements externes (actions observables). 

Travailler sa posture de superviseur, c’est pouvoir observer, formuler et ajuster simultanément ces trois registres.

2. L’identité : construction narrative et existentielle

L’identité professionnelle n’est ni une essence à découvrir (approche essentialiste), ni le simple produit d’une accumulation d’expériences. Elle se construit activement dans deux dimensions indissociables :

La dimension narrative : l’identité émerge des récits que je construis sur moi-même, que les autres construisent sur moi, et que la communauté construit sur l’autrui idéalisé (George Herbert Mead). Récits négociés socialement, ancrés dans des traditions professionnelles et des cultures d’appartenance. Je ne peux pas être superviseur « hors contexte » – mon identité s’inscrit dans des communautés de pratique et un marché qui légitiment certains récits et en disqualifient d’autres.

La dimension existentielle : l’identité n’est pas qu’une histoire que je me raconte. Elle se forge aussi dans mes choix incarnés, ma façon de me positionner face aux situations singulières. Comme le formule Heidegger avec le concept d’ex-sister (se tenir hors de soi, dans l’ouvert), l’être humain n’existe pas comme une substance intérieure mais dans son rapport au monde.
Je ne suis pas superviseur par une qualité cachée « en moi », mais dans ma façon de me tenir dans la relation avec le supervisé.

L’école de Milan de Thérapie Familiale (Mara Selvini-Palazzoli) linvite à préférer employer « se montrer » à « être ». Comment je choisis de me montrer dans la relation, voilà ce qui me définit comme superviseur.

3. La conscience incarnée et l’énaction

Ces approches (qui ont des nuances que je laisse ici de côté) partagent un refus fondamental du dualisme corps/esprit. Il n’y a pas d’un côté le cognitif (mental, pensée) et de l’autre le non-cognitif (corps, émotion, action). Il y a une conscience incarnée qui pense-ressent-agit simultanément.

Du point de vue de l’énaction, être, c’est agir ET réfléchir , c’est le couplage structurel entre ce que je fais et comment j’observe ce que je fais.
Mon « être superviseur » n’est ni une essence préexistante, ni la simple somme de mes actions, mais le pattern récurrent qui émerge de ma façon d’agir-et-d’observer-mon-agir.

Trois déplacements pour sortir de l’impasse

Fort de ces trois piliers, comment repenser la question initiale ?

1. Dissolution de la dichotomie Être/Faire

Si l’on prend au sérieux la conscience incarnée, « être » n’est pas un état passif opposé au « faire » actif. Être, c’est agir-et-observer-son-agir.

Ce qu’on appelle couramment « être superviseur » désigne en fait un pattern stable et récurrent : une façon caractéristique de se positionner dans la relation, d’ajuster sa pratique, de réfléchir à ce qui se joue. Ce pattern n’est ni une essence cachée ni un masque qu’on endosserait, mais ce qui émerge de la récurrence de nos façons de faire, couplées à notre façon d’observer ce que nous faisons.

La distinction pertinente n’est donc pas entre Être et Faire, mais entre :

  • Compétences techniques : je sais déployer des processus, utiliser des outils, conduire des entretiens
  • Compétences réflexives : je sais observer ce qui se joue dans la relation, identifier mes propres patterns (mentaux, émotionnels, comportementaux), ajuster ma posture

Les compétences 5-7 du référentiel EMCC, souvent qualifiées de « Being« , ne relèvent pas d’un « être » mystique mais d’un autre ordre logique du faire : un agir qui porte sur l’observation de l’agir. C’est cohérent avec Bateson et sa théorie des types logiques.

2. La supervision comme compétence d’ajustement relationnel conscient

Le malaise que nous partagions face à la prolifération des « techniques de supervision » vient peut-être de ce qu’elle masque : la supervision ne relève ni de l’expertise technique pure (appliquer des outils), ni d’une qualité d’être ineffable.

Elle relève d’une compétence d’ajustement relationnel informé par une conscience de ses propres patterns.

Concrètement, cela signifie :

  • Observer mes propres habitudes (mentales, émotionnelles, comportementales) en situation
  • Interroger mes « ombres », le « presque conscient » – ce qui m’échappe mais se manifeste dans la relation
  • Mettre ces observations en dialogue avec ce que la situation singulière demande
  • Choisir comment me montrer dans cette relation-là, avec ce supervisé-là, dans cette situation-là, plutôt que chercher à « révéler qui je suis ».

La posture de supervision n’est ni technique pure ni authenticité spontanée : c’est un ajustement délibéré et réfléchi.

3. L’identité professionnelle se construit par un travail réflexif actif

Face à l’injonction essentialiste « Qui suis-je comme superviseur ? », empruntons une autre voie. L’identité professionnelle ne se découvre pas par introspection, elle se construit activement par un travail réflexif portant sur :

  • Mes choix techniques : pourquoi j’utilise tel processus plutôt que tel autre ? Qu’est-ce que cela dit de mes présupposés sur ce qu’est accompagner ?
  • Mes ajustements relationnels : comment je choisis de me montrer, et pourquoi comme ça ? Qu’est-ce qui oriente mes façons de me positionner ?
  • Les patterns qui se répètent : quelles sont mes habitudes mentales, émotionnelles, comportementales récurrentes ? Comment se renforcent-elles mutuellement ?
  • Les valeurs qui orientent mes choix : non pas comme des principes abstraits que j’énoncerai, mais comme des orientations incarnées qui se manifestent dans mes trois registres (je peux les nommer, les ressentir comme évidence ou malaise, les observer dans mes actions).

Ce travail réflexif n’est pas solitaire : il se fait dans et par la relation – avec mes supervisés, avec mes pairs, dans ma propre supervision, au sein de mes communautés de pratique. 

Mon identité de superviseur est à la fois :

  • Narrative : construite dans les récits négociés sur qui je suis
  • Existentielle : forgée dans mes choix incarnés face aux situations
  • Collective : inscrite dans des cultures qui légitiment certaines postures

Relire les propositions de Michel Moral

Fort de ces reformulations, comment revisiter les propositions avancées par Michel Moral lors de la visioconférence ? 

Michel Moral suggérait : Être = Compétences + Identité + Culture, en distribuant les compétences du référentiel EMCC entre Doing (1-4) et Being (5-7).

Ce qui reste pertinent

Il y a bien plusieurs dimensions à articuler pour penser ce qu’on appelle « être superviseur ». Séparer artificiellement les compétences techniques de la question identitaire et du contexte culturel serait mutilant.

La distribution des compétences EMCC pointe aussi vers quelque chose d’important : toutes les compétences ne sont pas du même ordre. Il y a bien une différence entre « savoir conduire un processus » (compétences 1-4) et « savoir observer ce qui se joue » (compétences 5-7).

Ce qui demande à être reformulé

Toutefois, qualifier les compétences 5-7 de « Being » me semble problématique pour deux raisons :

1. Cela réintroduit le dualisme qu’on cherche à dépasser

Si l’on prend au sérieux la conscience incarnée, toute compétence est de l’ordre du « savoir agir en situation ». Les compétences 5-7 ne relèvent pas d’un « être » mystique mais d’un agir d’un autre ordre logique : observer et ajuster sa propre pratique. C’est une compétence réflexive, pas une qualité d’être.

2. Cela risque l’essentialisme

Parler de « Being » peut laisser entendre qu’il y aurait une essence du superviseur à cultiver, une qualité intérieure à développer. Or, ce que nous avons posé, c’est que l’identité de superviseur se construit – narrativement et existentiellement – ce n’est pas une substance à découvrir.

Une traduction dans notre cadre

Je propose donc de reformuler ainsi :

Ce qu’on appelle « être superviseur » = le pattern stable qui émerge de l’articulation entre :

  1. Compétences techniques ET réflexives : ce que je sais faire (processus, outils) ET ma capacité à observer ce qui se joue (dans la relation, en moi, dans le système)
  2. Identité professionnelle : construite narrativement (récits négociés) et existentiellement (choix incarnés), toujours en construction par le travail réflexif
  3. Culture(s) d’appartenance : les traditions théoriques, les communautés de pratique, le marché qui légitiment certaines postures et récits professionnels

Ces trois dimensions ne s’additionnent pas, elles s’interpénètrent :

  • Mes compétences actualisent mon identité narrative
  • Mon identité oriente mes choix techniques
  • Ma culture d’appartenance offre les répertoires d’action et de sens disponibles
  • Mon travail réflexif permet de conscientiser et d’ajuster ce couplage

Ce qui dissout la fausse opposition

Dans cette reformulation, l’alternative « Être ou Faire ? » n’a plus lieu d’être.
Il n’y a pas à choisir entre développer des compétences techniques et cultiver une qualité d’être. Il y a à développer une compétence d’ajustement relationnel conscient, nourrie par un travail réflexif permanent sur ses choix, ses patterns, ses valeurs telles qu’elles s’actualisent en situation.

Conclusion : Exsister (Ex-sistere) plutôt qu’être

Ex-sistere (latin) : se tenir hors de soi, exister

Cette reformulation n’est pas qu’un jeu intellectuel. Elle a des implications pratiques pour la formation et la supervision des superviseurs.

En formation, cela signifie cultiver simultanément les compétences techniques ET la capacité réflexive, travailler explicitement sur l’observation de ses propres patterns, accompagner la construction narrative et existentielle de l’identité professionnelle.

En supervision de superviseurs, cela implique d’explorer le « comment je me montre » plutôt que le « qui je suis », d’interroger les choix d’ajustement singuliers, de mettre au travail les patterns récurrents et les « ombres » qui se manifestent dans la relation.

Une participante avait lancé en fin de séance : « Être ou ne pas être, telle est la question ! » 

La référence shakespearienne fait sourire. Peut-être que la question n’est justement pas là. 
Non pas « être ou ne pas être superviseur », mais comment je choisis d’exister comme superviseur – comment je me tiens dans l’ouvert de la relation, comment je me montre dans les situations singulières de supervision.

Merci à Michel Moral pour son invitation à la réflexion et à tous les superviseurs présents pour la qualité de nos échanges. C’est dans cette co-construction, parfois laborieuse mais toujours authentique, que notre métier continue de s’inventer.

Cet article est le fruit d’une réflexion personnelle, structurée et affinée grâce à un dialogue socratique avec une IA (Claude).

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