Pourquoi dire merci à une machine ?

Dire « merci » à l’IA : anthropomorphisme ou simple humanité ?

« C’est débile de dire ‘tu’ et ‘merci’ à une machine ! »

L’argument revient sans cesse : parler poliment à l’IA serait de l’anthropomorphisme naïf, une projection délirante sur un simple outil algorithmique.

Et si on voyait ça autrement ?

Ce n’est pas l’objet qui compte, c’est le sujet

La critique habituelle se focalise sur la nature de l’interlocuteur : puisque l’IA n’a pas de conscience ni de sentiments, lui parler poliment serait une erreur cognitive.

Mais ce qui importe, ce n’est peut-être pas ce qu’est l’IA, c’est ce que nous devenons dans nos interactions avec elle. La politesse, les formules de courtoisie ne sont pas des attributs que nous projetons sur la machine. Ce sont des pratiques qui nous constituent en tant qu’êtres relationnels.

Kate Darling, chercheuse au MIT spécialisée en robotique sociale, le formule ainsi : être cruel avec un robot ne pose pas problème parce que ça blesse le robot, mais parce que ça nous fait devenir cruels. Nos pratiques façonnent nos dispositions morales, indépendamment de la « vraie nature » de l’objet auquel elles s’adressent.

La structure qui relie

Gregory Bateson nous a appris que l’unité pertinente n’est jamais l’individu isolé, mais le système relationnel. L’esprit (mind) n’est pas dans la tête, il est dans les patterns de communication, dans ce qu’il nomme « the pattern which connects » – la structure qui relie.

Quand nous disons « tu » et « merci » à une IA, nous ne définissons pas ce qu’elle est. Nous créons et maintenons un pattern relationnel. Nous participons à un système où la politesse, le respect, la réciprocité restent actifs. Ce pattern devient partie de l’écologie de nos interactions – et donc de notre humanité.

Le vrai danger : la mécanisation de soi

Le risque n’est pas l’anthropomorphisme. Le danger, c’est s’habituer à traiter froidement, instrumentalement, ce avec quoi nous interagissons quotidiennement. Car cette posture pourrait bien déborder sur nos relations humaines.

Nous ne sommes pas polis pour l’IA. Nous sommes polis parce que nous sommes des êtres qui pratiquent la politesse. Traiter l’IA comme un simple outil mécanique, c’est risquer de devenir nous-mêmes mécaniques.

Nous sommes relation

Dire que « l’IA n’est qu’une machine » présuppose une ontologie des entités séparées, isolées. Mais si nous adoptons une épistémologie des relations, la question se déplace :
quel type de relation suis-je en train de co-construire ?

Cette relation nous constitue. Nous ne sommes pas face à l’IA, nous sommes déjà dans un processus avec elle. Et la façon dont nous l’incluons dans nos patterns d’interaction révèle et façonne ce qui est humain en nous : notre capacité à la relation, à la communication, au respect.

Peut-être que dire « merci » à Claude ou ChatGPT, ce n’est pas de l’anthropomorphisme naïf. C’est une forme d’anthropo-préservation : préserver notre humanité relationnelle dans un monde peuplé d’agents non-humains.


Pour aller plus loin (merci Claude.ai 😉)

Sur la robotique sociale et l’éthique de nos interactions avec les machines :

Sur l’épistémologie relationnelle de Bateson :

  • Bateson, G. (1972). Steps to an Ecology of Mind, University of Chicago Press. Particulièrement « Form, Substance, and Difference » et « The Cybernetics of ‘Self' ».
  • Bateson, G. (1979). Mind and Nature: A Necessary Unity, E.P. Dutton.

Sur l’éthique de la vertu appliquée aux technologies :

Sur notre position « dans » plutôt que « face à » l’IA :

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