Vous voulez faire le buzz ?
🧨 Tapez sur les coachs !
Les organisations vont mal ? Les managers sont désorientés ? Les salariés en souffrance ?
Pas de panique, les « bien-sachants » ont trouvé le coupable : les coachs !
Nobody never expects for the Spanish Inquisition (0) : nos justiciers « bien-sachants », Roland Gori (1), Julia de Funès (2), Christophe Genoud (3) posent un diagnostic commun et implacable :
👉 Si vous voulez sauver votre entreprise, sortir d’un « management de merde » (Genoud, on appréciera la délicatesse du propos), commencez par virer les coachs… (cf. par ex. l’interview de Genoud dans le podcast Zéro Virgule)
Si ça va mal dans les organisations et en particulier dans le management, c’est la faute des coachs ! C’est aussi simple que ça.
« Laisse aller c’est une valse »
La musique est toujours la même, une valse à trois temps :
1er temps : Dénoncer
Commencer par un constat implacable des dérives et absurdités dans l’entreprise et le management : quête du bonheur au travail, inspirations New Age, ésotérisme, bullshit jobs…
Difficile de contester : du quantique au DISC, il y a des démystifications à entreprendre, de Scharmer à Laloux, de l’ésotérisme à questionner…
2e temps : Désigner un bouc émissaire trop faible pour se défendre
Révélation ultime, les coachs deviennent les coupables idéaux. Non structurés en ordre professionnel, faciles à attaquer sans grand risque et à grand coup d’amalgames avec le développement personnel. Tous les coachs, c’est bien connu, sont des Anthony Robbins en puissance, des parasites modernes qui osent parler d’intelligence émotionnelle et de sens au travail en se faisant grassement payer sans aucune honte.
L’hypocrisie du discours généralisant
Pour éviter les procès en généralisation, n’oubliez pas l’indispensable réserve :
“Attention, je ne dis pas que tous les coachs sont mauvais. Il y a aussi des bons coachs.”
Comme les bons chasseurs et les mauvais chasseurs, vous savez :
👉 “Le bon coach, il fait rien. Il observe. Le mauvais coach… ben, c’est pareil, mais c’est un mauvais coach.” (8)
Ah, le fameux “bon coach”. Une distinction bien commode pour donner l’impression d’épargner certains, tout en instillant le doute sur l’ensemble de la profession.
Car enfin, qu’est-ce qu’un bon coach ? Ou un mauvais ? Si personne ne peut les distinguer clairement, cette distinction devient une manipulation pour incriminer tout le monde. Mais le seul bon coach est sans doute un coach mort.
Surtout, évitez de relire René Girard (5) pour y voir la mécanique sacrificielle à l’œuvre.
Les persécuteurs finissent toujours par se convaincre qu’un petit nombre d’individus, ou même un seul peut se rendre extrêmement nuisible à la société tout entière, en dépit de sa faiblesse relative.
René Girard – le bouc émissaire
3e temps : Se poser discrètement en sauveur
Mais rassurez-vous, chères lectrices et lecteurs : une fois les coachs éliminés, le vide sera vite rempli.
Gori soignera vos organisations avec la psychanalyse, de Funès avec la philosophie, Genoud avec… un manuel de management vintage des années 60 (cf. le podcast Zero virgule).
Remplaçons un simplisme par un autre. Parce qu’après tout, quoi de mieux qu’un problème complexe pour vendre suggérer sa propre solution miracle ?
Ce qui me met en colère ?
Ce qui me dérange profondément, c’est la posture de donneur de leçon et la linéarité simpliste du raisonnement des « bien-sachants ».
Un raisonnement simpliste
Si l’entreprise va mal, ce serait à cause des coachs.
👉 Bien entendu, le néolibéralisme n’y est pour rien.
👉 Ni les crises écologiques et économiques que l’humanité peine à regarder en face.
👉 Pas plus que l’affaiblissement des démocraties, les guerres, ou les sociétés occidentales en pleine déliquescence.
Non. Les coachs, les coachs, vous dis-je ! Telle est l’incantation de nos Diafoirus modernes (6). Leur diagnostic ? Une saignée de coachs et vous verrez, votre organisation se portera mieux.
Une posture discutable
Le plus ironique ? Ces justiciers dénoncent chez les coachs ce qu’ils pratiquent eux-mêmes :
👉 Des solutions simplistes à des problèmes complexes. Comme si désigner un coupable suffisait à changer un système entier. En désignant les coachs comme boucs émissaires, ils coupent court à toute possibilité d’élaboration complexe qui pourrait proposer que nous soyons à la fois produit et producteurs de nos organisations, coachs et bien-sachants y compris.
👉 Une posture de sauveur qui les place au sommet de la chaîne alimentaire intellectuelle..
L’éclairage de la sociologie
👉 Pierre Bourdieu (7) a proposé de considérer la manière dont les pratiques culturelles servent à légitimer des formes de domination sociale. Le rejet des coachs relève de l‘une logique similaire : s’ancrer dans un capital symbolique “intellectuel” pour disqualifier une profession perçue comme populaire ou suspecte.
Reprenons calmement
1️⃣ Oui, les organisations sont malades et aliénantes. Mais bon, l’aliénation au travail, c’est pas vraiment une découverte de l’année.
2️⃣ Non, les coachs ne sont pas ces coupables si commodes à désigner parce que porteurs des symptômes d’aliénation.
3️⃣ Oui, nous avons besoin de travailler ENSEMBLE. De relier les disciplines, de croiser les perspectives. Ce n’est pas simple. Mais c’est ça, l’intelligence complexe.
On a besoin de tout le monde : psychanalyse, philosophie, sociologie, coaching, anthropologie pour “Relier ce qui est séparé.”
Alors ?
Arrêtons de remplir l’espace médiatique avec ces désignations de coupables faciles. Prenons au sérieux la complexité du réel. Attaquons-nous à la souffrance au travail.
Oui, c’est plus inconfortable au quotidien et plus difficile à transformer en titre accrocheur de best-seller bien-sachant…
Ironie de la posture
Cherchez l’erreur.
Dans cet article, je viens moi-même de faire exactement la même chose que ceux qui m’énervent 🤫. Vérifiez…
Qu’ai-je à vendre personnellement ? Une sensibilisation à la complexité.
À vous de voir. 😉
Ah et si voulez une véritable réflexion sur le coaching (et pas les coachs), allez fureter du côté de Pauline Fatien, sans complaisance sur les ambiguïtés du coaching…(9)
Et plongez-vous dans un dossier qui donne à réfléchir : « Le coaching : symptôme ou remède ? » (10)
Références
(0) Monty Python : and now for something completely different
(1) Roland Gori : La fabrique des imposteurs
(2) Julia de Funès : Le développement (im)personnel
(3) Christophe Genoud : Leadership, agilité, bonheur au travail… bullshit !
(4) Edgar Morin : Introduction à la pensée complexe
(5) René Girard : Le bouc émissaire
(6) Molière : Le Malade imaginaire
(7) Pierre Bourdieu : La distinction : critique sociale du jugement
(8) les Inconnus : Les chasseurs
(9) Pauline Fatien : Le coaching dans les organisations
(10) Le coaching : symptôme ou remède ? Sous la direction de Gilles Arnaud, Maryse Dubouloy et Annick Ohayon – Nouvelle revue de psychosociologie 2022/2 N° 34