Coach agile, d’où viens-tu ? (PARTIE 1)

Vincent se sent mal dans l’ESN qui l’emploie. Il vit en permanence un décalage entre son envie de transmettre une agilité utile et qui fasse sens et la demande de facturer des journées pour faire tourner la boîte.

François se sent frustré et en colère contre les managers de l’entreprise où il est en mission : ils exigent des résultats immédiats au prix d’un changement pour les autres, sans se sentir concernés par la transformation.

Coach interne, Paule est démoralisée, elle n’arrive pas à concilier la culture de son entreprise et ce qu’on lui a enseigné en formation de coaching. 

Vincent, François, Paule et les autres, je croise souvent des coachs agiles en détresse, dans les événements agiles ou en demande de soutien via mon offre de supervision

Bien sûr, ce sont les choses de la vie : il y a la crise du COVID, les tensions sur le marché et le distanciel, bien sûr…mais pas seulement, cela paraît une histoire un peu simple. 

Au fil de trois articles, je propose d’explorer tout d’abord la manière dont le coaching agile s’est constitué en profession, quitte à devenir une classe tous risques. 

Puis, dans un deuxième temps, j’évoquerai la confusion qui s’est installée autour de cette profession de « coach agile », devenue pour certains le mauvais fils de la transformation…

Enfin, la dernière partie présentera l’intérêt de réfléchir sur l’identité professionnelle qui s’est ainsi élaborée, amenant certains à se sentir le cœur en hiver…

PS : si quelques titres de films du réalisateur Claude Sautet ont pu se glisser subrepticement dans cette introduction, tout rapport avec son épitaphe ne serait absolument pas fortuit…

Epitaphe de Claude Sautet

Genèse

À la fin des années 90 apparaissent deux mouvements qui s’intensifient jusqu’à devenir incontournables après 2010. D’abord, le coaching, dont le flux de certifiés par les écoles toujours plus nombreuses ne cesse de s’accroître, puis l’agilité, aujourd’hui revendiquée partout, en particulier dans “les programmes de transformation digitale”.

Leur hybridation a donné naissance à un curieux avatar. Ce « coach agile “ est-il “coach en agilité” ou est-il lui-même agile, de quelle façon ? Ou les deux ? 

Pas clair…

Dans un article en 2014 pour Goood!/Coactiv (Coach agile, une créature hybride), je décrivais la tension inhérente au rapprochement de ces deux mots coach (position basse) + agile (expertise – position haute), tension qui place nombre d’intervenants dans des postures inconfortables… 

Sous la même appellation, suivant les interprétations, la balance entre position basse de co-construction (le coach) et position haute d’expert (le consultant) varie considérablement…

La trace de cet hyrbide apparaît en France dans les recherches Google vers 2010, avant de s’intensifier à partir de 2017. Mais, d’où vient le « coach agile » ?

Evolution des recherches “coach agile” sur Google Trend

Aux origines du “coach agile” ?

Avant d’être agile, le coach a été XP, puis Scrum…

XP Coach

Rappelons aux générations pour qui “agile = Scrum”, qu’aux débuts des années 2000, eXtreme Programming (XP) était l’approche agile dominante pour le développement logiciel. XP introduisait un nouveau rôle auprès des équipes, le “XP Coach : a supporting role which helps a team stay on process and help the team learn”. 

Cette définition amenait déjà une tension entre deux intentions :

– “stay on process”, le rôle d’expert, voir de gardien du Process, ancêtre d’un PMO centré sur XP,

– “help the team learn”, le rôle d’accompagnateur de l’équipe en posture plus basse car il ne s’agit pas d’enseignement mais d’apprentissage.

XP définissait principalement ce rôle par ses activités :

http://epf.eclipse.org/wikis/xp/xp/roles/xp_coach_60023190.html 

XP précisait également les différentes “techniques” nécessaires pour remplir ce rôle, équivalant à des postures ou activités : 

  • The coach is a mentor, working side by side with team members on their tasks. 
  • The coach is a facilitator, helping achieve more effective team performance. 
  • The coach is a conduit, reinforcing communication within the team and across teams.

Concernant l’aptitude était par exemple mentionné que “the coach must possess people skills and be effective in influencing the actions of the teams”.

Dans cette lignée, pour renforcer leur “people skills” nombre de coachs agiles, issus de la technique (ancien développeur), se sont intéressés au champ de la psychologie en se formant au coaching. Quelquefois faisant ainsi davantage pencher la balance du “coach agile” vers le coaching en posture basse…

Scrum Coach

Puis, la Scrum Alliance a défini le Coach Scrum et dans sa philosophie de certification a institué le Certified Scrum Coach en insistant sur la dimension d’expertise : Certified Scrum Coaches (CSCs) are experts in Scrum, both in theory and in practice. They have an in-depth understanding of the practices and principles of Scrum and have real experience on actual Scrum projects. (texte à l’origine sur la page http://www.scrumalliance.org/pages/certified_scrum_coach qui a disparu aujourd’hui).

Scrum Coaching is defined as an engagement with an organization during which you are performing one or more of the following activities:

Applying Scrum, and other agile practices, in an organization to help reach its stated objectives.

Assessing team(s) and organization(s) for effectiveness in applying agile principles and practices.

Mentoring others in Scrum and other agile principles and practices.

Advising and consulting with organizations and leadership on Scrum and other agile practices.

Facilitating team(s) and groups to achieve higher quality collaboration and enable greater results.

Developing team, leadership and organizational agility through guided self-discovery and growth.

Challenging the organizational and leadership status quo and enabling an agile culture.

Scrum Coaching engagements do NOT include:

● Serving as a ScrumMaster on one or more teams.

● Serving as an organizational leader in another capacity than as coach.

Si les activités se répartissent entre posture basse (Facilitating, Developing team) et posture haute (applying Scrum, Assessing Teams, Mentoring, advising and consulting, challenging), force est de constater que la balance penche nettement du côté de la posture d’expert.

Progressivement au sein de la Scrum Alliance, le Scrum Coach a disparu au profit de l’Agile Coach plus générique, mais conservant une référence forte à l’expertise du framework Scrum.

Un glissement de sens

Une première confusion trouve racine dans ce passage du Coach XP, puis Scrum au “coach agile”. 

Un “coach” XP ou Scrum est un coach au sens anglo-saxon qui s’est imposé par la suite en France dans le langage sportif à la place d’entraîneur : un expert d’une discipline qui cherche à améliorer la performance. Ce type d’accompagnateur connaît et revendique une méthode, gage de performance, et sa mission est de l’appliquer. Si l’on se réfère à une représentation du type cercle doré, l’intervention se situe majoritairement sur le WHAT.

Le coach professionnel tel que formé par les écoles de coaching n’est pas un expert dans une méthode. Son cadre de référence est plutôt intégratif.

Le manifeste agile pour le développement logiciel de 2001 écartait délibérément toute référence à une pratique spécifique en se situant au niveau du HOW. Un “coach agile” n’est pas expert dans l’application d’une méthode, mais dans la déclinaison dans un contexte donné des principes et valeurs de l’agilité. Le WHAT sera co-élaboré avec les acteurs en fonction de la spécificité du contexte.

Coachs et cercle doré

Sous cet angle, nombre de « coachs agiles” sont plutôt des coaches experts en Scrum ou Kanban (ou DevOps…).

Définition par le Doing

La communauté des agilistes, essentiellement aux États-Unis, a principalement décrit ce que FAISAIT un coach agile, ainsi par exemple dans cet article de 2009 : https://connexxo.com/2009/07/what-is-an-agile-coach-really.html/ 

Les activités du coach agile

Jean-Claude Grosjean a relayé cette approche dans la communauté française dès 2010 : http://www.qualitystreet.fr/2010/04/09/coach-agile-bien-plus-quun-coach/ 

La communauté agile s’est moins intéressée à ce qu’ÉTAIT un coach qu’à ce qu’il faisait, ce qui est paradoxal tant les agilistes revendiquent pour une “culture agile” la primauté du Being sur le Doing !

Coach agile, une profession émergente

Au fil des années, le rôle de “coach agile” est devenu une profession de spécialistes. 

Le coach agile a d’abord été principalement un acteur externe qui se définissait par sa mission et ses certifications plus que par un profil de recrutement RH.

Selon Lamy & Moral (2021), un métier “demande une identité différente, des connaissances différentes, des aptitudes différentes et des compétences différentes de celles des autres métiers de l’accompagnement.” Qu’en est-il pour ce métier de « coach agile » ?

Les agilistes ont développé au fil des années des connaissances sur l’agilité, le produit, l’humain…

3 axes de spécialisation

J’avais proposé en 2014 de considérer cette évolution suivant 3 axes en partant des 3 responsabilités décomposées par Scrum (Coach agile : trois spécialisations  – partie 2) :

  • axe technique -> expert en ingénierie logicielle améliorant l’efficience de la production,
  • axe métier -> rôle du Product Owner augmentant la production de valeur,
  • axe processus -> rôle du Scrum Master facilitant l’adaptabilité.
3 axes de spécialisation du coach agile

Après avoir constitué une source de tension pour les amoureux du code attachés à demeurer des « Tech Leads », l’expertise sur l’axe technique s’est progressivement détachée et a trouvé son autonomie dans des mouvements comme le Software Craftsmanship (2008-2009) ou son élargissement dans DevOps (2009).

Certains prédisent maintenant la fin du « coach agile » en faveur du Coach Produit situé sur l’axe valeur : Vers la fin du Coach Agile ? (2020).

Aptitudes et compétences

Je ne sais pas si un travail a déjà été mené pour définir de manière approfondie les aptitudes d’un coach agile. Si les agilistes ont généralement fait preuve de leur aptitude à interagir avec des équipes, à transmettre des connaissances, à animer des collectifs, ces aptitudes sont communes avec les coachs d’équipe. D’autres composantes paraissent plus variables dans la communauté : aptitude à contribuer à la performance de l’entreprise, aptitude à collaborer avec le management, etc.

La dimension du métier la mieux décrite semble être celle des compétences, en particulier avec l’Agile Competency Model (2011) développé par Michael Spayd et Lyssa Adkins en s’inspirant du modèle de compétence de l’International Coach Federation (ICF) :

We believe, however, that Agile Coaching is an emerging profession.

Consistently creating competent Agile coaches requires guidelines for what coaches do, criteria related to what they must know, and one or more methods or pathways to help them get there. 

Ce travail a servi de repère à diverses formations de coach agiles, je l’utilisais dès 2013 dans les formations élaborées pour Agilbee. Dans la représentation ci-dessous, j’ai entouré en bleu les compétences spécifiques au coach agile qui le différencient d’un coach d’équipe. J’utilise ce support lors d’un module sur l’agilité pour nourrir la réflexion des coaches d’équipe en formation à l’IFOD.

Agile Competency Model

Une image brouillée

Dans cette première partie, en retraçant les grandes étapes de l’émergence de la profession de « coach agile », nous avons rappelé la tension inhérente à l’appellation, entre posture haute et basse.

Ainsi, suivant son appétence et son histoire personnelle, le coach agile sera plutôt attiré vers un rôle d’expert sachant ou vers un rôle d’accompagnateur d’émergence. Sans un travail réflexif de sa part, un décalage non-conscient peut ainsi se former entre ses attentes et celles du marché, entre la vision de son rôle et la projection des autres acteurs. Cela peut entraîner en partie les mal-être évoqués dans l’introduction…

Dans la deuxième partie de cet article, « Coach agile, que deviens-tu ? », nous verrons comment dans les années récentes, sous l’influence de plusieurs facteurs, cette tension s’est renforcée, contribuant encore plus à brouiller les repères…

Quelques questions…

  1. Qu’est-ce qui me nourrit au quotidien dans mon activité ? Qu’est-ce qui me frustre, me donne un sentiment d’impuissance ? Qu’est-ce que j’en fais ?
  2. Quelle proportion de temps je passe dans chaque activité ? Est-ce que ça correspond à mes besoins ? Finalement mon activité principale est-elle coach agile ou bien ? (certains collègues sont ainsi devenus principalement « facilitateur » ou « facilitateur graphique »…)
  3. Me suis-je déjà évalué sur un des 3 axes du coach agile ? Sur le modèle de compétences ? Vers quoi suis-je attiré ?

Contactez-moi pour poursuivre cette exploration ou entamer une supervision…

2 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.